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Crise des migrants : la boussole de l’universalisme indique le Nord

L’OCDE estime qu’un million de migrants sont attendus sur le territoire européen en 2015 ; l’afflux est le plus important depuis la seconde guerre mondiale.

L’Europe n’a pas été apte à fournir une réponse aux populations condamnées à fuir leur pays. « The Independant » allant même jusqu’à parler de « faille morale et politique » car cette crise « porte sur les enjeux essentiels de solidarité et d’humanité que l’UE prétend incarner ».

(Crédits : STRINGER)

(Crédits : STRINGER)

A la scission Nord-Sud révélée par la crise des dettes souveraines, s’ajoute une dissension Ouest-Est quant à l’accueil des migrants. Si l’Allemagne a accueilli à bras ouverts les réfugiés syriens, afghans ou irakiens, la Hongrie érige un mur de barbelés sur la frontière serbe et demain sur celle roumaine, et, la France ici-aussi est à la traine, tétanisée par la progression du Front National et des opinions réactionnaires qui ne sont plus le propre de ce parti.

Lors du Somme extraordinaire des Ministres de l’Intérieur le 23 septembre à Bruxelles, il a été décidé de répartir-les fameux quotas proposés par Junker- 120 000 demandeurs d’asile arrivés en Italie et en Grèce depuis deux ans. Non seulement ce chiffre est très inférieur aux besoins, mais 4 pays ont voté contre : la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la République Tchèque, la Finlande s’étant abstenue. Soit une réponse à la fois au rabais et sans unanimité.

Parallèlement, les outils normatifs dont dispose l’Union en matière de droit d’asile ont été définis à minima. Le droit d’asile est entré dans les compétences européennes avec le Traité d’Amsterdam en 1997 mais les très longues discussions permettant de définir un droit d’asile commun et unique ont accouché, sous pression de l’Allemagne et de la France, d’un texte aux normes minimales et à l’harmonisation peu aboutie. L’Europe de l’asile est donc éclatée : le nombre de demandeurs accueillis, le taux de réponses positives, les conditions d’accueil… varient considérablement selon les États. Ceci alors même que le droit d’asile est intangible et qu’il n’a que peu à voir avec les politiques migratoires : demander asile c’est ne plus pouvoir vivre dans son pays d’origine.

La crise des migrants comme celle de l’Euro met ainsi en avant l’absence de solidarité entre États membres ainsi que les carences de gouvernance liées à l’insuffisance des institutions.

La statue de Marianne place de la République, à Paris. Photo Joël Saget. AFP

La statue de Marianne place de la République, à Paris. Photo Joël Saget. AFP

La France a une tradition de terre d’asile qui remonte à la révolution française et qui renvoie à la fois à l’universalisme républicain hérité de la philosophie des lumières et à notre démographie traditionnellement basse. La constitution de 1793 proclame ainsi que le peuple français “est l’ami et l’allié naturel des peuples libres” et “donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté”. La nationalité française est accordée à ceux qui partagent les idéaux révolutionnaires et qui sont prêts à se battre pour ceux-ci. Les révolutionnaires reprennent donc le principe du droit du sol – édicté sous l’Ancien Régime – qui coexiste avec le droit du sang comme mode d’attribution de la citoyenneté.

Cet accueil et cette attribution de la nationalité française renvoient à la conception singulière que nous avons de la Nation. Elle est vue comme une construction politique, comme la manifestation de la volonté d’hommes libres de s’associer en une communauté. Bref, elle est élective et ne repose pas, comme dans la conception allemande sur des éléments tels que la langue, la religion, la culture voire les caractéristiques ethniques.

Les valeurs universelles de la république font de tout homme un citoyen libre, bénéficiant d’une égalité de droits vus comme naturels. Cet universalisme concerne l’ensemble de l’humanité ; c’est ainsi que de nombreux mouvements sociaux et révolutions contemporains se revendiquent de cette tradition française.

Le droit du sol, que nous appliquons, constitue donc notre héritage républicain, il est l’histoire de la France et de la Révolution qui a instauré, au moins, dans les principes « la liberté, l’égalité et la fraternité » pour tous les hommes.

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C’est ainsi que la France a accueilli au XIX et XX siècle les opprimés et persécutés : les arméniens, les juifs fuyant les pogroms, les russes blancs, les patriotes italiens, les républicains espagnols (placés dans des camps, eux..), les républicains chiliens ou boliviens, les boat-people vietnamiens etc.

Pourtant, nonobstant les cris d’orfraie de ceux qu’il n’est pas nécessaire de nommer, le phare de l’universalisme français ne semble plus éclairer que faiblement.

La France ne fait plus rêver les migrants © PHILIPPE HUGUEN : AFP

La France ne fait plus rêver les migrants © PHILIPPE HUGUEN : AFP

Les réfugiés syriens, irakiens et afghans préfèrent l’Allemagne où 800 000 demandes d’asile sont attendues cette année, la Grande-Bretagne, la Suède ou encore la Norvège à la France. Seuls les soudanais semblent vouloir venir en métropole. A Münich, l’Office Français des Réfugiés et Apatrides (l’OFPRA) peine à attirer les demandeurs d’asile vers la France. Son Directeur, Pascal Brice explique que «les gens qui viennent ici ont l’Allemagne en tête, les passeurs leurs ont vendu un eldorado. Ils n’ont pas pensé à la France ».

Le pays des droits de l’homme n’attire plus en raison du chômage qui y est devenu structurel, de la difficulté pour se loger – les deux tiers des demandeurs d’asile n’ont actuellement pas de place d’accueil, de la lourdeur et de la lenteur des démarches administratives mais également de la réputation de brutalité qui colle à la Police française, et, probablement de la progression du Front National et de la légitimation de ses idées dans les discours politiques et médiatiques qui agit comme un repoussoir. Les réfugiés proviennent également de zones non francophones, ils voient donc leur intégration plus aisée dans un pays où l’anglais est une langue de communication.

D’où un décalage entre la représentation qu’en donnent les politiques (à laquelle ils feignent croire imaginant coller avec l’opinion publique) et la réalité.

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La boussole de l’universalisme indique donc aujourd’hui le Nord, et, non plus Paris. Les réfugiés ne sont finalement que des migrants à endiguer, contrôler ou repousser, pour nous français … dont plus du quart a, dans ses ascendants immédiats, au moins un étranger.

Relecture attentive Manu G. et Roxane S.

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Géraldine P.

Géraldine P.

"A long terme nous serons tous morts", disait J.M. Keynes, mais d'ici-là rien ne nous empêche de comprendre pour résister et proposer.