À boire et à mangerSociété

L’argent du sang

L’État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) contrôle aujourd’hui une région de la taille de la moitié de la France, à cheval sur la Syrie et l’Irak, superficie sur laquelle vit 10 millions d’habitants.

Cet État terroriste, né sur les ruines de l’État irakien, a prospéré sur la haine entre Sunnites et Chiites irakiens depuis que les Américains ont confié le pouvoir aux Chiites.

Le dirigeant actuel de l’organisation, El Bagdadi, s’est formé et radicalisé lors de son incarcération à la prison militaire américaine de Kambuka. Lorsque les américains ont quitté Bagdad, alors qu’Al Qaida était quasiment terrassée, les combattants de Daech ont pris la relève du djihad.

Quand la guerre civile éclate en Syrie, Daech n’est qu’une micro-organisation, mais Al Bagdadi décide de profiter du conflit pour s’implanter au nord de l’Irak.

Sous la dénomination de Front Al Nosra, il va chercher à s’imposer au sein des différentes bandes rivales de l’opposition à Bachar El Assad grâce, notamment, à l’arrivée de djihadistes étrangers (venus principalement du Maghreb et d’Europe) lorsque la frontière avec la Turquie tombe en juillet 2012.

Début 2014, Daech impose sa loi sur l’est syrien et fait de Raqqa le quartier général de la dictature théocratique qu’ils entendent instaurer à coup de Kalachnikov sur les anciennes frontière du califat médiéval (c’est-à-dire jusqu’en Espagne…).

Parallèlement, Daech conquiert Mossoul en Irak, grâce à une alliance avec d’anciens officiers de Saddam et avec des tribus sunnites locales.
Le mouvement terroriste devient une véritable armée en mettant la main sur l’arsenal militaire dernier cri de l’armée irakienne légué par les États-Unis avant leur départ.
L’organisation contrôle et administre ainsi un territoire selon les préceptes de la Charia. Il s’agit bien d’un État au sens classique de M. Weber, c’est à dire un groupement qui détient «le monopole de la violence physique légitime » grâce à son armée et à ses forces de police.

Carte des territoires contrôlés par l'organisation Etat islamique au Proche-Orient (mai 2015). https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tat_islamique_(organisation)

Carte des territoires contrôlés par l’organisation Etat islamique au Proche-Orient (mai 2015). https://fr.wikipedia.org/wiki/islamique_(organisation)

Cet État terroriste, pour bénéficier du soutien de la population, assure plus que les fonctions régaliennes d’un État : services sociaux, éducation, entretien de la voirie, production et distribution d’électricité ; il s’appuie sur une administration propre.

Depuis novembre, de façon symbolique afin d’affirmer et d’assoir sa souveraineté aux yeux du monde, Daech s’est mis à frapper sa propre monnaie dont la valeur est indexée sur l’or.

La prise de Moussoul a permis à l’organisation de devenir riche en s’accaparant 400 millions d’euros (selon les rumeurs) détenus dans les coffres de la Banque Centrale de la ville.

Les ressources de l’EIIL ont donc trois sources principales :
• Le pétrole, en premier lieu, qui génèrerait un chiffre d’affaires quotidien de 2 à 3 millions de dollars. Daesch contrôlerait environ 10% de la production irakienne et 60% de celle Syrienne. Ce pétrole est exporté, à des prix bradés, en contrebande vers essentiellement la Turquie et se fond dans le commerce international de brut. Il alimente également le régime Syrien.

• Les ressources naturelles, agricoles, avec notamment le blé de la plaine de Ninive qui permet de nourrir la moitié de la population, et, minières, avec le phosphate (2ème réserve mondiale)

• L’extorsion des populations : confiscation des biens mobiliers et immobiliers qui sont ensuite souvent revendus à ceux-même qui ont été spoliés, taxation des camions qui proviennent de Jordanie et de Syrie, assujettissement à un impôt (contre protection) des populations locales, des entreprises et des chrétiens et trafic d’antiquités arrachées aux musées ou issues de nouvelles fouilles.

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L’État Islamique est assis sur une « montagne d’or » selon les termes de J.C. Brisard, co-auteur d’un rapport sur le financement international du terrorisme, qu’il vend à bas prix, afin de s’attirer les faveurs des populations en se distinguant des gouvernements corrompus qui l’ont précédé.

Néanmoins, même si les sources de financement sont variées, son revenu annuel estimé de 1 à 3 milliards de dollars ne semble pas suffire pour couvrir les besoins d’un État, et, les bombardements de la coalition vont amputer ses ressources pétrolières.

Finalement, ce qui se dessine c’est un modèle de prédation de richesses. Selon O.Daoud, anthropologue au CNRS, Daech « compte sur l’argent arraché violemment pour mener son combat ». Le modèle économique est celui de la captation des richesses pour alimenter la guerre et administrer les territoires contrôlés. La prédation au service de la guerre, ou les réminiscences d’un fonctionnement féodal, ça tombe bien pour une organisation voulant rétablir le califat …

Mais cette économie, sans développement, est insérée dans les flux financiers internationaux grâce à la vingtaine de banques irakiennes ou syriennes contrôlées par l’EI.
D’une part, les banques contrôlées en Syrie arriveraient à organiser des mouvements internationaux de capitaux par l’intermédiaire de leur maison-mère à Damas qui ont accès à la finance de l’ombre, « au banking shadows ». Ces opérations financières ne sont pas inscrites au bilan des banques et ne sont donc pas contrôlables.

D’autre part, le ministère des Finances britanniques, dans une étude publiée en octobre 2015, affirme que les terroristes corrompent des employés de banque locaux pour obtenir de faux prêts qui sont crédités qui un compte ouvert avec un faux nom mais retiré « pour de vrai » à un quelconque endroit du globe. Selon les dires même des autorités britanniques, la City est « est un exportateur net de finance terroriste », fournissant les liquidités aux djihadistes plus que plaçant leur fond.
Un modèle pseudo féodal mais connecté, donc, au système financier international …

Photo de Une : Les œuvres pillées par Daech inondent le marché international (Source Le Figaro http://www.lefigaro.fr/culture/2015/07/09/03004-20150709ARTFIG00022-les-oeuvres-pillees-par-daech-inondent-le-marche-international.php)

Géraldine P.

Géraldine P.

"A long terme nous serons tous morts", disait J.M. Keynes, mais d'ici-là rien ne nous empêche de comprendre pour résister et proposer.