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Grands Bretons : réflexion sur l’instauration du vote obligatoire pour contrer l’abstention

Au Royaume-Uni aussi on boude les bureaux de vote

Au cours des dernières décennies, la majorité des démocraties Occidentales a dû faire face à une diminution plus ou moins continue des taux de participation aux élections nationales et locales. La Grande Bretagne ne fait pas exception à la règle. Depuis l’après guerre l’abstention progresse massivement ; d’une moyenne de 15% dans les années 1950, elle avoisine aujourd’hui les 35%.

Aux dernières élections remportées par David Cameron et les conservateurs, un peu plus de 66% des votants se sont rendus aux urnes. Certes ces résultats confirment un léger recul de l’abstention depuis les élections de 2001, où alors 59% de la population s’était mobilisés ; ils n’en demeurent pas moins préoccupants.

L’abstention : un mal ou un bien ?

Le fait que les citoyens se détournent de plus en plus du processus électoral pose en effet de sérieux doutes sur le bon fonctionnement de nos systèmes politiques. L’abstention en soi n’est pas un problème, certains la considèrent même comme un signe de bonne santé pour la société. Si les votants ne se pressent pas aux urnes c’est sans doute qu’ils estiment qu’aucun danger ne menace suffisamment leurs droits ou leurs libertés pour les pousser à voter.

Bien que ce raisonnement soit limité, il attire l’attention sur le fait qu’un taux de participation très élevé ne soit pas forcément enviable ; et qu’une abstention élevée ne soit pas toujours le signe d’un disfonctionnement dans la société. L’abstention pourrait même être anecdotique si la part de la population qui se rend aux urnes était représentative de la population des non-votants.

L’importance des classes socio-économiques

Toffset Toughs Rupins et prolosOr, il apparait que les populations de votants et de non-votants présentent des caractéristiques socio-économiques très différentes : les intérêts de certains groupes sont par conséquent surreprésentés par rapport à d’autres.

Ce n’est donc pas l’abstention stricto sensu qui représente un danger pour la démocratie, c’est le fait qu’elle soit corrélée avec un clivage socio-économique. Au Royaume-Uni, ce lien est particulièrement accentué.

Tout d’abord, les personnes âgées votent statistiquement plus que les jeunes ; et cette tendance se renforce. En 1970 au Royaume-Uni, la différence entre le taux de participation des 18-24 ans et celui des plus de 65 ans était de 18%, en 2005. L’écart a grimpé jusqu’à 40%.

Avec l’augmentation de l’espérance de vie et le vieillissement de la population cet écart pourrait prochainement atteindre des records. Ensuite, les revenus d’un individu influent également sur sa participation aux élections. Plus ses revenus sont importants, plus une personne aura tendance à voter.

Une fois encore, cette tendance s’accentue. Lors d’une étude publiée en 2013, des chercheurs ont divisé l’électorat Britannique en 5 groupes correspondant à des niveaux de revenus différents ; ils ont montré que depuis 1987, la différence entre les taux de participation des groupes avec les plus hauts et les plus faibles revenus est passée de 4% à 22.4%.

Le niveau d’éducation et le groupe ethnique auquel appartient l’individu ont également une influence sur sa participation aux élections. Ainsi, l’abstention est une menace pour la démocratie car ce sont en majorité les membres de certains groupes de la population, en l’occurrence les plus défavorisés, qui ont tendance à s’abstenir ; permettant ainsi aux membres des catégories les plus privilégiées de contrôler le système politique à travers leur vote.

Le piège…

Ce dernier point mérite d’ailleurs d’être éclairci. Avec le développement des sondages et des enquêtes d’opinion, les partis politiques ont une connaissance de plus en plus précise de l’électorat et de ses demandes. Ils sont ainsi capables de formuler des propositions afin de répondre aux attentes spécifiques de certains groupes ou classes sociales.

Sans surprise ils se focalisent plus sur les groupes avec forts taux de participation plutôt que de mobiliser les groupes avec faibles taux de participation. Ce phénomène est décrit par Lijphart, grand sociologue et politiste Néerlandais, comme le « dilemme irrésolu des démocraties » ; où les groupes de la population qui ne votent pas sont largement ignorés par les dirigeants, renforçant ainsi leur tendance à l’abstention.

L’abstention, puisqu’elle elle se superpose à un clivage social, est donc à l’origine d’un cercle vicieux où les inégalités économiques et politiques sont liées et se renforcent mutuellement. Pour faire face à cette menace, plusieurs méthodes existent. Aujourd’hui, l’une d’entre elles se distingue particulièrement : le vote obligatoire.

Le vote obligatoire ?

Vote obligatoireEn 2015, 11 pays avaient déjà adopté des lois pour contraindre les électeurs à se rendre aux urnes ; parmi eux l’Australie, le Brésil, l’Uruguay ou encore le Luxembourg. Dans ces pays, les taux de participation avoisinent maintenant les 95%. L’exemple le plus marquant est celui de l’Australie avec une augmentation de 32% de la participation.

Au Royaume-Uni en revanche, malgré une pression croissante de certains responsables politiques, le vote obligatoire n’est toujours pas à l’ordre du jour, l’opinion publique y est en effet très majoritairement opposée.

Dans ce pays à forte tradition libérale, chaque tentative de l’état d’accroitre son influence sur les individus soulève systématiquement une levée de boucliers dans la population. Pour certains, le vote obligatoire constituerait même une atteinte aux libertés et aux droits des citoyens.

D’autres estiment que le vote obligatoire n’offre pas une réelle solution au problème : il ne permettrait pas l’intégration des catégories défavorisées dans le processus démocratique et se contenterait tout au plus de masquer les inégalités.

D’après eux, si on les forçait à voter, les catégories de la population qui ont tendance à s’abstenir se rendraient aux urnes non pas pour exprimer une opinion politique, mais pour éviter une amende ou une autre peine.

Des chercheurs Australiens et Américains ont même prévenu que rendre le vote obligatoire risquerait d’augmenter considérablement le nombre de vote blancs, non-valides ou de « votes aléatoires ». Ces craintes s’avèrent très largement exagérées. Dans la majorité des pays où le vote est obligatoire les statistiques montrent une légère augmentation du nombre de ce type de votes ; qui restent cependant marginaux.

Ainsi, si l’on ne peut pas attendre du vote obligatoire qu’il efface les inégalités politiques dans la société en intégrant et en éduquant les catégories les plus défavorisées, celui-ci demeure une arme très efficace pour mettre un terme au monopole du système et du débat politique par les plus favorisés.

Victor Degorce

Victor Degorce