Bouquiner

I love Vernon Subutex

Vernon : pseudo plutôt rock and roll de l’auteur quand elle s’est inscrite sur Facebook. Subutex : médicament substitutif à l’héroïne. Voici le nouveau roman de Virginie Despentes : notre société au bout de sa lorgnette !

De Baise-moi à Subutex

Oui j’avoue, jamais jusque là je n’avais lu de roman de Virginie Despentes. J’avais classé son premier roman « Baises-moi », dans la case roman trash et du coup j’avais carrément ignoré tous ses autres livres. Juste un petit coup d’oeil en diagonale sur « King Kong théorie », qui n’avait fait que conforter ma première impression. Malgré de nombreuses réflexions intéressantes et tristement véridiques sur les relations hommes/femmes, sa démarche m’avait parue trop spécifiquement intellectuelle. Occultant totalement la part de constitution primitive, animale qui fait la différence entre l’homme et la femme, l’analyse m’était apparue trop réductrice, trop militante.

Mais depuis la sortie de son dernier roman, « Vernon Subutex », j’ai eu sous les yeux beaucoup de bonnes critiques et un de mes amis, dont j’apprécie les goûts en général, me l’a tellement vanté que dès le lendemain, je suis allée l’acheter.

L’histoire :

Vernon SubutexVernon Subutex, le héros du roman, était, dans les années 80/90, propriétaire d’un magasin de disques assez réputé. Beau gosse, éternel adolescent, cigale plutôt que fourmi, il se trouva fort dépourvu quand arriva l’ère du téléchargement. Après la fermeture de sa boutique, il subsiste un moment, vivant de presque rien, mais finit par être expulsé de son appartement. Portant désormais toute sa vie dans un seul sac… et l’enregistrement vocal des derniers jours de son ami, la star de rock Alex Bleach… il cherche sur son agenda, les numéros de téléphone d’anciens amis chez qui il va réussir à se faire héberger quelques temps. Cette situation donne à Virginie Despentes l’occasion de dessiner de sa plume acérée, moultes portraits décapants, confondants de réalité, parfois drôles, sur les ex-rockers devenus presque quinqua… mais pas que. Un terrible tour d’horizon de notre société.

De l’art du portrait…

Dès le premier chapitre, je suis sous le charme de l’écriture. Une écriture très moderne, les mots de notre époque, placés où il faut, quand il faut. Quelle puissance, quelle intelligence, quelle énergie ! J’avale le livre en 4 jours et je cours acheter les autres  :  Apocalypse Bébé, Bye bye Blondie, Les Jolies Choses… je rattrape le temps perdu… comment ai-je pu passer à côté !

Une petite trame façon polar, histoire de nous promener de personnages en ambiances et milieux sociologiques, et elle nous tient jusqu’au bout avec la même intensité.

Avec ce parti-pris de roman construit à plusieurs voix, elle nous invite à voir les personnages, tour à tour, de l’intérieur et à travers le regard des autres, ce qui offre des perspectives assez étonnantes, souvent émouvantes.
De la femme divorcée proche de la cinquantaine à l’ex star de porno, du bourge de droite au bobo de gauche, de l’extrême droite à l’extrême gauche, de la dérive d’une rock-star à la déchéance du SDF, du cinéma à la finance, du facteur au détective, c’est fou tout ce que la géniale Virginie Despentes arrive à capturer de l’humain, de ses qualités et de ses défauts, du temps qui passe, du monde qui se transforme, de l’évolution des idées et des idéaux de la jeunesse. Avec un ton, une énergie et un humour décapant, mine de rien…

Extraits…

p 49 « Emilie est devenue balistique sur la propreté. Avant, elle s’en foutait royalement. Aujourd’hui, elle pourrait égorger pour quelques miettes sous une table… »
p 99 « Comment ça il n’a même pas de quoi payer un café ? Il sent qu’il la perd. Il insiste : être fauché ne l’empêche pas d’être un type qui a de la classe, si elle choisit ses fréquentations en fonction du pouvoir d’achat, elle va passer à côté de l’essentiel. (…) Vernon est resté bloqué au siècle dernier, quand on se donnait encore la peine de prétendre qu’être était plus important qu’avoir ».
Féministe, que le temps a un peu adoucie, elle constate avec amertume que la femme n’a toujours qu’à bien se cantonner dans son rôle et à abdiquer quand l’âge avance. Enfin, elle se pose des questions sur le véritable désir d’égalité…
p 51 « Elle est devenue ce que ses parents voulaient qu’elle devienne. Elle a passé un concours, elle travaille à l’équipement, elle a troqué son iroquoise pour un carré discret. Elle s’habille chez Zara (…) elle s’est abonnée à Télérama et elle parle de recettes de cuisine, au boulot, avec ses collègues. Elle a fait tout ce que ses parents désiraient qu’elle fasse. Sauf qu’elle n’a pas eu d’enfant, alors le reste, ça ne compte pas. Aux repas de famille, elle fait tache. Ses efforts n’ont pas été récompensés ».
p 103 « C’est la nouvelle lubie des réalisatrices – des histoires de bonnes femmes post-ménopausées, qui fument des clopes en discutant avec des paumés. Il aimerait être sincère avec elle, lui dire tu sais si je fais ce métier ce n’est pas pour me retrouver sur un plateau de tournage cerné d’hystériques acariâtres qui ne me font pas du tout bander. Et jusqu’à preuve du contraire, le public le suit sur ce point : tout le monde a envie de rêver ».
p 280 « Et ce n’est pas « Qui veut épouser mon fils ? » juste après « Koh-Lanta », qui risquait de bouleverser leurs convictions sur les atavismes de la féminité. Ils en sont arrivés aux mêmes conclusions : sur papier, ils sont d’accord pour l’égalité des sexes. Juste, force leur est de constater que les meufs n’ont pas l’air pressées d’acquérir un peu de dignité. »
Il faut lire son analyse des réseaux sociaux (et pourtant c’est une fan de Facebook) :

p 153 « Facebook n’a plus rien à voir avec le joyeux bordel auquel il avait participé, il y a une dizaine d’années. On ne savait trop s’il s’agissait d’un gigantesque baisodrome, d’une boîte de nuit, d’une mise en commun de toutes les mémoires affectives du pays. Internet invente un espace-temps parallèle, l’histoire s’y écrit de façon hypnotique -à une allure bien trop rapide pour que le coeur y introduise une dimension nostalgique. Ca n’a pas le temps de prendre qu’on est déjà dans un autre paysage ».
… Et sa description, phrases courtes ou sans point, qu’on lit presque à bout de souffle, du trader fou,  qui vit à 2 000 à l’heure, prisonnier de son monde :
p 219 « A l’heure globale. Il est plus rapide, il est plus puissant. Ca n’a rien à voir avec la drogue. Il gère. Le matin une pointe et il roule sans rien prendre jusqu’à faire une pause à quatorze heures – première ligne. Il gère, la journée il ne prend que ce dont il a besoin pour rester sur la crête. Ne jamais se retrouver sous le rouleau. Il est un surfeur d’exception. Il vaut cet appartement, il vaut les filles qui bougent leurs fesses dans son salon, il vaut la drogue dure. Il vaut ses Berluti. Il pèse. (…) La culture des pauvres, ça lui fout la gerbe. Il serait réduit à ça -bouffe trop salée transports en commun bosser pour moins de cinq mille euros par mois et s’acheter des fringues dans un centre commercial. (…) Kiko ne le ferait pas, il braquerait des banques il se tirerait une balle il trouverait une solution. Il ne le supporterait pas. S’ils le font c’est qu’ils le méritent. Des mecs comme lui ne tiendraient pas le coup. (…) On est là pour se battre. (…) Est-ce que tu crois qu’on a le temps de faire l’inspection du trou de son propre cul en se demandant si c’est bien. Qui est le plus fort. Le plus rapide. C’est la seule question ».

(photo Gonzai)

(photo Gonzai)

Rencontre à Bordeaux

Par sa maîtrise de l’écriture et sa façon d’analyser le monde, par son investissement dans la peau de personnages si différents les uns des autres, ses romans me font penser à ceux de Michel Houellebecq. Comme lui, elle induit un trouble. Est-ce elle qui pense ainsi ? N’est-elle que la messagère ? D’ailleurs ce n’est peut-être pas un hasard si elle le cite dans « King Kong Théorie ». A cette différence près que Virginie Despentes est dans la vie, dans l’empathie, alors que Michel Houellebecq est comme un vieux sage sur sa montagne, retiré du monde et le regardant d’en haut s’enfoncer.

Beaucoup de réponses sont données dans la rencontre qui a eu lieu dans la bordelaise librairie Mollat. La salle était comble pour l’entendre parler de Vernon Subutex. Un public très hétéroclite, jeune, moins jeune, plus vieux, hommes, femmes. Elle est souriante, détendue, mais plutôt sobre et réservée. Un peu en décalage avec ce qu’elle renvoie en écriture donc. Elle avoue d’ailleurs qu’elle a, comme on dit, mis de l’eau dans son vin. Qu’à l’image de ses héros, elle s’est un peu rangée et vit d’une façon un peu moins rock and roll qu’à ses débuts ! Mais qu’elle regarde sa vie d’avant sans nostalgie, au contraire, avec beaucoup de tendresse.

On peut retrouver toute la retransmission de cette rencontre sur le site de la librairie Mollat.

Vivement le mois de mai…

Vernon Subutex 1 est le premier volet d’une trilogie, ce que Virginie Despentes n’avait encore jamais fait : c’est sa passion pour les séries qui lui en a donné l’envie, avec cette idée du rendez-vous avec les même personnages, ainsi que la possibilité de développer des intrigues et des personnages secondaires.

Elle a donné la date : la sortie de Vernon Subutex 2 est prévue début mai… je suis dans les starting-blocks !

Alors, Jugeotiens et Jugeotiennes, si vous n’avez pas encore lu le premier tome, courez vite vous le procurer !

Véronique Berge

Véronique Berge

Farfouilleuse éclectique, dévoreuse de bouquins, passionnée par les rencontres et les aventures humaines, positive et incorrigible optimiste, elle aime tout ce qui a la capacité de faire « rêver la vie » et l'améliore.