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Une histoire qui, pour les raisons d’un livre, 1982 ans plus tard est réouverte !

CHRONIQUE LITTÉRAIRE 02

Mathieu Gilbert, Marc Toassi et Jean Massin, avaient le même âge lorsqu’ils habitaient cet immeuble en haut de la rue étant jeunes. Certains d’entres-eux se connaissaient depuis leur naissance, d’autres ont fait connaissance en trainant dans le quartier entre leur quinzième et leur vingtième année.

Trente ans après, certains sont encore là, d’autres ont déménagé loin, beaucoup plus loin. A l’époque, ils formaient tous une bande et avaient à leur tête un jeune garçon plus charismatique qu’eux-tous réunis qui s’appelait, Josué. Ils se réunissaient là où ils pouvaient, souvent au même endroit et défaisaient le monde comme il leur convenait. Du jour au lendemain, ils n’ont plus eu aucune nouvelle de Josué. Certains disent qu’il aurait été vu mort dans une cave, d’autres en s‘y rendant n’ont pas vu son corps dans les circonstances évoquées, ne l’ont d’ailleurs pas vu du tout, d’autres encore disent l’avoir croisé le lendemain lors d’une soirée, tous en tout cas ne l’on plus jamais revu.

Quelques années plus tard, un jeune psychologue nommé Luc, emménage quelques jours seulement dans le quartier. Ces quelques jours suffisent pour rapidement lui permettre de faire la connaissance des uns et des autres et faire le lien immédiat avec cette histoire de disparition survenue ici quelques années plus tôt dont tout le monde semble se souvenir, et cette même histoire dont un des ses patients lui aurait parlé.

Luc avait comme patient, Paul. Un patient qu’il suivait depuis sept années et qui souffrait de délires psychotiques. Paul, du jour au lendemain avait décidé de quitter son travail, de quitter sa femme, de quitter son appartement, de quitter sa voiture, de quitter sa ville et sa vie pour quelques années d’errance; on peut aisément l’imaginer en lévitation au dessus de tout, et finir par atterrir chez un psy.

Paul aurait confié à son psychologue que sa décision de tout quitter lui était venue après avoir un soir croisé la route d’une personne nommée Josué. Un personne au charisme surprenant, déstabilisant, mais engageant. 

Paul raconte avoir passé une soirée, puis une nuit entière à converser tranquillement avec Josué alors que d’ordinaire il ne se prêtait pas aussi facilement aux échanges, ne libérait pas aussi simplement ses paroles, encore moins n’écoutait docile celles des autres, mais, ce soir-là, tout paraissait être si facile. Nous le savons bien, souvent les conversations d’inconnu à inconnu sont les plus honnêtes.

Josué, aurait raconté à Paul une expérience peu commune qui lui serait arrivée quelques années plus tôt, une expérience appelée communément, une «  Near death expérience  » ou vie après la mort, et la simple attention à écouter cette histoire aurait suffit pour que Paul décide du jour au lendemain, de bouleverser sa propre vie alors que tout allait bien.

Cliniquement mort dans une cave pendant plusieurs heures, Josué a raconté à Paul qu’il serait finalement revenu à lui plusieurs heures plus tard alors qu’entre temps son corps avait été transporté ailleurs par d’autres. Il n’a jamais su par qui, il n’a jamais su non plus si il avait pu le faire de lui-même, il a raconté être revenu dans son quartier quelques jours plus tard, et s’être aperçu qu’il n’était reconnu de personne des gens qu’il côtoyait ordinairement. Très troublé par ces réactions anormales et à la fois effrayé de devoir s’y confronter, effrayé à l’idée de devoir composer avec sa folie si il fallait communément qu’il la nomme ainsi, Josué a décidé de fuir.

Luc, qui suivait Paul depuis plusieurs mois, semblait crédibiliser le fait que son patient ait réellement pu être influencé par cet individu, et à la fois, semblait aussi imaginer que cette histoire ait pu être de sa part fabriquée de toute pièce, pour ne pas avoir à répondre pour lui-même d’avoir tout quitté.

Jusqu’au jour où Luc, se trouvant non loin de la petite ville de Cahors, en profite pour s’y rendre et y rester deux jours. Il s’était toujours dit que si il en avait l’occasion il s’y rendrait pour confondre les allégations de Paul et les éléments de cette histoire de disparition si il s’avérait que celle-ci soit vraie. Il n’a pas fallu plus d’une journée, pour que Luc rencontre les habitants du quartier ayant eu connaissance de cette histoire survenue quelques années plus tôt.Toutes les caractéristiques physiques, physiologiques que Luc détenait de Paul sur Josué semblaient correspondre.

Néanmoins un chapelet de détails clochaient. Comment de nos jours, les pompiers, la police, l’hôpital peuvent ils ne pas être contactés alors qu’une personne est retrouvée sans vie dans une cave, que sa mort est constatée, comment peut-elle rester aussi longtemps sans recevoir aucune aide, rester seule, disparaitre, ne faire état d’aucune recherche par les autorités ni pendant ni après, puis réapparaître à certains mais pas à d’autres ? Chacun ici semble réciter sans cesse sa propre énigme. Cette histoire rentrerait presque dans le cadre de ce que l’on nomme ces jours-ci, la présomption d’absence, mais quelqu’un était mort, et la présomption de son accident, la présomption de son meurtre ou la présomption de son assassinat semblait convenir à tout le monde.

Au cours de cette année, Luc s’est rendu sept fois à Cahors afin de faire se corroborer à la fois les éléments qu’il avait, avec ceux qu’il découvrait. En y rencontrant la mère de Josué, il lui a semblé que le mince espoir d’entendre des paroles sensées pouvait être les siennes. Celles d’un jeune homme tourmenté depuis son jeune âge, vivant au sein d’une famille recomposée avec sa mère, son beau-père, et l’absence d’un père.

Si Luc avait dû matérialiser toutes ces informations sur une grande feuille, il se retrouverait avec au centre, le prénom de Josué et tout autour un amoncellement, un croisement d’informations assez folles pour constater, que ce Josué que tout le monde dit avoir connu, sinon croisé, aurait eu cinquante vies ! Presque une vie cohérente par personne rencontrée. Plus Luc s’informait, plus les bouches se déliaient, plus les souvenirs des uns et des autres surgissaient et plus il devenait compliqué pour lui de faire la part des choses, entre ce qui était forcément réel et ce qui ne l’était pas. Luc se demandait si plutôt que d’avoir suivi durant sept années son patient Paul, il n’aurait pas été plus logique de psychanalyser la ville entière!

Aujourd’hui, trente ans après ces évènements, Luc participe à des conventions, des forums auprès de publics distincts. Il est souvent amené à livrer ses conclusions sur cette histoire et à raconter l’influence qu’une personne peut avoir sur nous, devenant un maître à penser, même en quelques heures, même en l’ayant perdue de vue, puis progressivement une pensée maître. L’histoire de Paul, appelée le cas «Josué» a été retranscrite en plusieurs langues et est à ce jour abordée lors de nombreux séminaires internationaux.

Le passage que je viens de vous livrer est une affabulation personnelle et à la fois ma relecture contemporaine d’une histoire que vous connaissez tous, une relecture qui a choisi de ne garder que les faits et d’expurger ce qui viendrait en compliquer le sens commun. L’histoire de la naissance du christianisme, de la résurrection d’un homme il y a 1982 ans racontée par quatre évangiles distincts dans ce que l’on nomme le nouveau testament. Pourquoi cette relecture ? Parce que je viens de terminer le roman d’Emmanel Carrère «  LE ROYAUME  ». Ce livre précisément dont je souhaite faire pour vous, le fond de cette chronique littéraire.

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Six cent trente pages, une histoire qui démarre en Grèce en l’an 50 et se termine à Rome en l’an 90, au milieu, quarante années seulement qui scellent encore aujourd’hui le sort de l’humanité. Emmanuel Carrère a souhaité parcourir ces chemins du nouveau testament non pas en tant qu’historien, non pas en tant que romancier mais plutôt en tant qu’enquêteur. Le ROYAUME d’Emmanuel Carrère est un Coldcase ! Une histoire ancienne, très ancienne, qui pour les raisons d’un livre, mille neuf cent quatre vingt deux ans plus tard, est réouverte ! Ces six cent trente pages reposent toutes sur des incertitudes, chaque mot est friable, chaque tentative pour avancer est extrêmement incertaine, chaque page recouvre le pouvoir de l’autre, personne ne nous garanti que ce qui a été dit, écrit, retranscrit, est juste, est vrai, appartient bien à celui dont on signe le nom depuis vingt siècles.

Lorsque vous lisez Le ROYAUME d’Emmanuel Carrère, vous ressentez le besoin vous-même de tout rationaliser, le besoin de tordre cette histoire folle née en Judée au 1er siècle un peu comme on tord un tee-shirt lavé à la main, rempli d’eau, rempli de lessive, qui fait des bulles et que vous souhaitez suspendre le plus sec possible sur un cintre. C’est ce que j’ai souhaité faire. Essorer. Laisser s’égoutter le Judaïsme, le christianisme et me retrouver avec une version récente aussi froissée que les autres.

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Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Image de couverture / La Cène de Léonard de Vinci / 1494-1498 / Église Santa Maria delle Grazie de Milan

Photographie 02 / Emmanuel Carrère par Jérome Bonnet  pour TELERAMA

Le Royaume – d’Emmanuel Carrère (P.O.L) – 640 pages, 23,90 €, en librairie depuis le 4 septembre 2014

« Lorsque vous lisez Le ROYAUME d’Emmanuel Carrère, vous ressentez le besoin vous-même de tout rationaliser, le besoin de tordre cette histoire folle née en Judée au 1er siècle un peu comme on tord un tee-shirt lavé à la main, rempli d’eau, rempli de lessive, qui fait des bulles et que vous souhaitez suspendre le plus sec possible sur un cintre. »

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stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.