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Le sol ressort chacun d’entre-nous pour le recracher à la surface

NOUVELLE SONORE 32 

Il pleut. Depuis plusieurs jours. De multiples traces pneumatiques découpent les routes. De multiples gouttes avalent les poussières de la veille et les recrachent quelques centimètres plus loin. De minimini lacs se forment. Les journées sont moins sociables que ses occupants qui y séjournent même si aujourd’hui il fait beau. Il fait magnifiquement beau. L’asphalte s’est unifiée, la vie s’est cannibalisée. Les terrasses avalent les trottoirs, les rues absorbent les piétons, les piétons engloutissent des kilomètres de consommations et de frustrations.

Aujourd’hui les trottoirs sont semblables à la réaction d’un épiderme ayant reçu une injection de poison lors d’une séance de test d’allergologie. Le sol ressort chacun d’entre-nous pour le recracher à la surface. J’ai croisé un phénomène surréaliste conséquence directe de ce ciel trop bleu, de ce dérèglement chromatique. Deux personnes se promenaient et portaient sur leurs épaules à un mètre de hauteur, un écran plat LCD de 21 pouces diffusant une publicité animée. Je me suis demandé un instant quelle désignation de poste ces deux personnes allaient voir de mentionné sur leur bulletin de paye ?

Téléviseur humain ? H.P.M. (Homme de Publicité Mobile) ?, Animateur à cristaux liquides ?, Testeur de conneries ?, Stagiaire high-tech ambulant ?, Humain digital ?… Du coup je n’ai absolument pas fait attention au produit pour lequel j’aurais dû en temps normal être alerté. L’effet de street marketing souhaité pour ne pas louper l’opération a pris le dessus sur le produit, du coup, il n’y a plus de produit. Juste un happening crétin de Noël qui n’a rien coûté, payé par la marque. Une sorte de mécénat par défaut.

Plus tard, lorsque j’ai développé une photo prise dans la matinée, je me suis aperçu que la seule chose de visible sur ce cliché était cette jeune fille qui marchait pressée, regard tourné vers moi, fixant mon objectif. A bien l’observer, elle ne semble pas se demander pas pourquoi je la photographie. Elle sait qu’elle est jolie, elle sait que le temps est idéal pour que, sur son passage, sa silhouette aimante chacun d’entre-nous comme un magnet sur un frigo. En fait, je me souviens très bien que ce n’était pas elle que je souhaitais photographier. Je me suis seulement aperçu de sa présence en observant cette photographie. J’ai beau regarder très attentivement cette photo, me remémorer précisément le moment où j’ai appuyé sur le déclencheur, je ne sais pas ce que j’ai souhaité prendre en photo. On y voit la perspective d’une rue, quelques personnes qui marchent sur le trottoir, des voitures garées, des balcons, des fenêtres, des reflets sur les fenêtres, des départs de rues perpendiculaires, un ciel uniforme sans nuage, des éclairages suspendus en l’air au milieu de la rue, des décorations de noël qui clignotent. Visiblement ce qui a attiré toute mon attention à vouloir prendre ce cliché se cachera éternellement derrière cette personne qui avance vers moi.

Actuellement, la ville accroche donc ses décorations de noël partout, en face de chez moi c’est dans les arbres. Dans quelques jours cette nature clignotera. Je me dis, que les arbres plus loin, bien plus loin, plus isolés dans un pré ont la chance d’être épargnés de toutes ces adjonctions colorées, toutes ces décorations de mauvais goût, que la pluie suffit à les faire s’illuminer, qu’ils ont la mémoire du temps, alors que nous avons besoin de nous rappeler avec des pense-bêtes clignotants qu’une fête chrétienne célébrant la naissance de Jésus de Nazareth arrive à grands pas.

Ça tombe bien on a plusieurs trucs à lui demander ! Si il était nécessaire qu’il ait pu laisser passer quelques semaines plus tôt, huit personnes en assassiner cent trente autres. Dieu n’est qu’une date de calendrier, il est présent chez chacun de nous, crucifié d’une punaise dans la cuisine, dans l’entrée près du porte-manteaux, devant nous sur le mur du bureau. Chez nous, il est présent dans le couloir de l’entrée sous forme d’un petit calendrier qui était préalablement encarté dans le dernier numéro des Inrockuptibles. Il se situe en noir, en petit, sous la photographie de décembre représentée par Elvis Costello.

Il se stabilise juste en dessous du 24 et au dessus du 26. Le 25 a sûrement beaucoup de pouvoir, en tout cas le pouvoir chez nous d’honorer une case immaculée. Pas d’inscription dessus au stylo, pas d’encerclage ovale autour, pas de surbrillance stabylotée, pas de post-it collé dessus, aucune rature contrairement aux autres dates, telles des dates esclaves, que l’on peine encore à deviner, chacune supportant un ensemble de mentions dont la plupart pour honorer le 25.

Notre calendrier de l’entrée sert à la fois de liste de courses, de pense-bète et d’agenda. Nous n’avons pas trouvé mieux pour à la fois ne pas démultiplier les supports entre-eux et aussi nous servir du même support pour prendre facilement connaissance de ce que l’autre à entre-temps rajouté. A défaut de ne pas avoir encore de sapin de noël et par conséquent de ne pas l’avoir décoré, nous décorons ce calendrier chaque jour d’une information avec un stylo différent.

Rappeler les parents, acheter 3 bouteilles de Château Fautras 2009, Super marché de noël iboat 12h, essayer avant le tataki caviar d’aubergine, acheter le paprika fumé, Télécharger Downton Abbey saison I & II, acheter un aiguise couteauappeler l’hôtel Montesquieudemander si ils ont un ascenseur, acheter thé Décembre noir, Le Jeu de l’amour et du hasard (Marivaux) Tnba 19h00, demander Walking Dead à Delf S5E4/3mercredi Charlie Hebdo, acheter des filtres à thé, commander un sapin, acheter des petites étoiles qui brillent

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographie / Elvis Costello CoverThis Year’s Model

Musique / The Beat / Elvis Costello / alb. This Year’s Model

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.