À boire et à manger

Le UNO sociétal

« – UNO !

– Ce n’est pas un jeu là !-

– Mais je n’ai plus aucune carte, j’ai gagné !

– Non justement, tu n’as plus aucune carte en main, donc tu perds !

– Mais je me suis mis à nu pourtant, je vous ai tout montré !

– Bah justement, ici c’est comme ça que ça se passe. Personne n’est prêt à te voir nu !

– Donc en fait vous êtes en train de me dire que vous jouez tous, mais vous feignez la défaite alors que vous êtes en position de gagner ?

– Oui c’est ça. Mais ce n’est pas tant une histoire de victoire ou de défaite. C’est juste histoire de ne pas se retrouver sans cartes à jouer.

– Mais pourquoi voulez-vous toujours jouer ?

– Euh… Tu m’emmerdes avec tes questions. Je t’embarque, allez hop on avance. Tu te mets là tu enlèves les lacets de tes chaussures et puis tous tes accessoires.

– Et bien d’accord …

– Quoique, je vais même te dire : déshabille toi complètement. On va faire une fouille approfondie. Je te trouve louche, ça ne m’étonnerait pas que tu nous aies dissimulé une carte quelque part.

– Vous voulez que je me foute à poil ?

– Exactement, plus vite d’ailleurs !

– Mais je vous ai déjà dit que je me suis mis à nu, je vous jure solennellement que je n’ai plus de cartes à abattre.

– Rien à foutre, tu te déshabilles, tu te penches et tu tousses. »
Monsieur l’agent a pu le constater, mis à part mon beau petit cul, il n’y avait rien à voir d’autre. Je disais la vérité : pas de cartes dans les chaussettes, nada. J’avais déjà joué cartes sur tables et je leur avais dit. En même temps, je les comprends pour la fouille approfondie, ils doivent tous faire ça : une carte qui traîne en plus par ici, une carte qui traîne en plus par là. Toujours est-il que je ne comprenais rien. J’étais venu déposer une main courante contre eux car j’avais l’impression qu’ils me mentaient, qu’ils me manipulaient, et c’est moi qui me retrouvais en geôle. J’ose espérer que j’y trouverai au moins des résistants là bas, dans le pire des cas j’aurai plus de temps pour me retrouver seul avec moi même.

Mais en soit, ça fait longtemps que je m’estimais seul avec moi même. Ça fait longtemps que j’essayais de jouer avec mes propres règles. Déjà les couleurs : je leur avait dit que je n’en avais rien à foutre moi, alors je les mélangeais, je jouais avec chacune d’entre elles en même temps, je trouvais ça beaucoup plus joli moi.

Sauf qu’ils m’ont rappelé les règles du UNO : soit les même couleurs, soit les même chiffres. Sauf que j’avais beaucoup de couleurs différentes en main, les seuls chiffres qui étaient censés me rapprocher de mes « semblables » étaient beaucoup trop petits pour eux. J’avais des tous petits chiffres et souvent ceux de ma couleur ont les gros chiffres.

Mais je les emmerde, je me sens bien avec ma main de couleurs, je me sens bien avec mes petits chiffres. Je ne dis pas que je refuse catégoriquement de plus gros chiffres, je dis juste que je les refuse si je ne peux pas les mélanger.
De toute manière UNO j’ai dit ! Je n’ai plus de cartes, je leur ai tout dit. C’est peut être à ce moment là que je me suis rendu compte que l’être une main n’était pas prêt pour une démarche de sincérité totale. Nous feignons la franchise mais au fond nous la feintons, nous lui échappons. Elle essaye tant bien que mal parfois de nous accrocher par le maillot, mais le mensonge va vite. Si vite et si sournois, à tel point que nous laissons parfois l’ascenseur à la vérité pour mieux la bloquer à l’intérieur.

Nous ne sommes pas prêts, personne n’est prêt, personne ne veut vraiment faire tapis, faire un UNO gagnant. Nous avons trop peur que la partie s’arrête, nous avons trop peur d’évoluer hors patrie. Je suis sûr que si je trouve des résistants ici, ce sont les mêmes qui sauront me dire à quoi ressemble la vie dehors. Car nous sommes tous un peu enfermés, car quand les carcans deviennent des chaînes de sécurité nous avons du mal à nous laisser aller. Il y a cette prison mentale dans laquelle ils viennent de me jeter et il y a cette « vie » qui est tout autant une prison où eux passent leurs temps à trier.

Mais malheureusement, les fenêtres dans lesquelles s’engouffrer pour changer tout ça paraissent rares, normal pour une prison me direz-vous. Il y a bien les cartes « changement de sens » mais trop peu souvent nous en avons, à croire que le jeu est truqué. Puis lorsque nous les avons, nous les utilisons à des fins personnelles. Mais je vais vous dire, je ne nous en veux même pas, ils nous ont trop donné faim, ça aveugle, nous en oublions notre prochain dans cette sosatiété. Ensuite, il y a les cartes +2 aussi, mais là encore nous peinons à avancer à deux. Il faut que ca reste entre mêmes couleurs, encore une fois nous respectons les règles qui nous ont été imposées. Alors que nous devrions être plus fort à deux ! S’aimer pour s’aider ou s’aider pour s’aimer peu importe au final…

Je ne vous parle même pas des +4 du coup… Si cette fois-ci les grands manitous nous ont autorisé à mélanger les couleurs, nous avons tellement été formatés avant, que nous ne le faisons même plus. Les plus extrémistes vomissent ces cartes. Mais heureusement il y a d’autres gens, il y a nous les résistants, il y a moi et mes potes, nous raffolons des + 4, nous en voulons à foison, nous sommes déjà des plus +4 en fait. Nous voulons juste prouver aux gens que ça marche même si ça ne court pas les rues.

Puis il y a le 0, la carte qui remet les pendules à l’heure, celle qui fait tourner le jeu, celle qu’eux redoutent tant et celle que nous attendons tant. C’est cette carte qui va les obliger à jouer avec nos jeux et nous avec le leur. Moi, je pense que le 0 on peut le former en se donnant la main, en s’unissant, c’est pour ça que je me mets à nu. Mais même chez les résistants ça parait trop utopique comme discours.  Je ne sais pas si c’est la lueur du soleil que j’aperçois par la lucarne de ma cellule qui me donne tant de raisons d’y croire, mais aujourd’hui j’y crois.

Pourtant ça va tellement vite … À tel point que j’ai peur que le jour où le jeu se renverse le UNO devienne ONU, qu’on parte en guerre. Alors même si toutes les grandes victoires ont nécessité de grands combats, c’est toujours les mêmes qui trinquent, toujours les mêmes dans les tracas. « T’as qu’à jouer la même partie que tout le monde et puis c’est tout merde », ça c’est ce que l’agent me gueule en me jetant ma gamelle. Sauf qu’il va falloir qu’il comprenne qu’il y a des gens qui ne veulent plus jouer selon leurs règles, qui ne veulent plus jouer à leur jeu. Il va falloir qu’il comprenne que nous préférons mille fois mourir debout que vivre à genoux.

© Marie Jourdain

© Marie Jourdain

« – CONTRE UNO !

– Hein ?

– Contre UNO j’ai dit ! Va pas me prendre pour un con, en fouillant tes affaires on a trouvé une carte dissimulée !

– J’ignore de quoi vous parlez

– Ça m’emmerde car t’es un sacré salop à nous faire la morale, mais tu es libre, allez dégage de là !

– Mais de quelle carte vous parlez bon sang ?

– Tu sais, tu as de la chance, je n’aurais qu’à dire aux résistants que tu n’es qu’un fourbe pour qu’ils te vomissent à leur tour. Tu te retrouverais seul, seul comme jamais. Donc maintenant tu prends tes cliques et tes claques, tu te casses et tu vas écouter Maitre Gims et faire la fête comme tout le monde ! »
J’en ai vu passer des salauds comme lui dans ma carrière, 20 ans que je fais ce métier, 20 ans que je les mets au cachot. Ils vont pas me faire avaler la pilule, moi mon employeur il en a pour son cachet qu’il me verse, les imposteur je les démasque ! Il faut bien chercher, il y a toujours une carte cachée, une carte qui ne se dévoile pas… Le plus souvent c’est mal fait, c’est du travail d’amateur, ils nous dissimulent leurs envies d’un cul, d’un billet, de pouvoir… Tu sais les instincts primitifs de l’Homme en soit. C’est à peu près tous les mêmes ! Je dois avouer que pour ce coup-ci c’était du travail d’orfèvre, j’ai bien failli me retrouver sur le quai à mendier à cause de lui ! Cela dit, entre nous, je n’ai pas trop bien saisi le sens de la carte qu’il nous avait dissimulé… Il y avait marqué « amour » dessus je crois. On ne voyait pas très bien, elle avait l’air d’avoir vécu cette carte !

Mais de toute ma carrière je n’ai jamais vu un seul de ces sombres connards se mettre à nu pour mieux dissimuler et propager l’amour ensuite. On a du mal lire… Ça devait être « à mort », ah le con ça devait être ça, il devait vouloir tuer quelqu’un… Je dois vous dire le collègue Jacky avait un coup dans le nez ahah ! Il fêtait l’obtention de son crédit revolving aujourd’hui, du coup il a payé sa tourné, ah le con, ah sacré Jacky… Ah mais merde je l’ai laissé filer moi du coup, je vais me faire souffler dans les bronches… Je n’en avais pas déjà assez de ma femme qui me casse la biscotte à la maison, fallait que ce gamin vienne en rajouter… Bon on le rattrapera demain… Je vais me resservir un petit verre moi, ah et puis :
JACKY, UN DERNIER UNO AVANT DE PARTIR ?

La vie d’Eymeric #7

Photo de Une tirée du film Birdy d’Allan Parker

Photo Marie Jourdain

Eymeric Macouillard

Eymeric Macouillard

Etudiant en Master Stratégie des Marques à Sup de Pub, il trouve ses inspirations entre Bukowski et Céline. Depuis sa fenêtre de bus il observe ce monde et tous les jeudis il tente de faire un bilan. Embarquez donc avec lui pour "La vie D'Eymeric" et retrouvez sa vie, ses avis et sa passion pour l'écrit ... "
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