À boire et à mangerSociété

Les Nouveaux Conformistes

D’après un récent sondage, l’homme idéal serait barbu. Eh bien perso, quand  je  vois tous  ces jeunes  mecs à la barbe de trois jours  et ces  hispters au système pileux fourni et bien  taillé, j’ai  envie de me  raser deux fois par  jour.

L’homme tendance porte donc la barbe, mais pas que

Pour compléter ce look viril, notre homo hipster arbore des tatouages sur les biceps, les mollets, un bronzage parfait,  et  une musculature  mise  en  valeur  par  des  tee­shirts  moulants. La  figure  du  père  atomisée  par  le  féminisme  virulent  de ces dernières années, les jeunes hommes en manque de repères doivent se fabriquer un costume d’homme comme ils peuvent.

C’est aussi authentique que du cosplay !

De la masculinité ils n’en ont que l’apparence,
ce qui est parfait pour notre monde basé sur le paraitre. Mais pour une véritable  construction  individuelle….

Ces  clichés  de  la  virilité,  ils  les  empruntent  au  cinéma,  aux  séries  TV  et  aux  footballeurs  dont  ils  portent la coiffure à deux épaisseurs.

Rasé sur les côtés, et épais sur le  sommet du crâne. Une mode lancée par ces sportifs, très tatoués eux  aussi. Ils n’ont  rien  inventé !

Ces  coiffures  étaient  l’apanage  des  indiens, des Peaux­ rouges, notamment les guerriers Iroquois et Cree, il  y  a  déjà  200  ans. La  masculinité,  la  virilité se  tribalisent.

Élevés  la  plupart par des femmes, ces jeunes hommes partent à la reconquête de  leur identité masculine. On  pourrait  opposer  leur  démarche  à  celles  des  vaporistes fascinés  par  le  XIX  et  l’époque  victorienne,  qui  fabriquent  des  costumes  pour  participer  à  des  Murder­party et  des  Grandeurs  Nature.

Mon tattoo is rich

Ils  incarnent  un  chasseur,  un  explorateur,  un  aventurier, un dandy, un pilote de zeppelin.
Les vaporistes portent un  costume d’une époque révolue pour être eux­ mêmes. Le service militaire ayant disparu, quels rites de passage subsistent­ils  dans  nos  sociétés  modernes  occidentales ?  La  première  clope,  la  première  cuite,  la  première  fois, le  permis  de  conduire,  le  bac ? Pas  forcément  dans  cet  ordre.

Rajoutons  donc  désormais  le  premier  tatouage, la première séance d’UV, et la première salle de muscu. Le tatouage,  accessoire  de séduction,  est  aussi  un signe  extérieur  de  richesse  comme  une  grosse  montre  de  prix  avec  des  cadrans  étincelants  gros  comme  des  boussoles.

Le  hipster à  la  longue  barbe  bien  taillé  arborant des  tatouages  en  couleur  sur  tout  le  corps,  proclame un compte en banque bien fourni aussi.

Portrait of young man with tattoos smoking cigarette http://www.vocativ.com/

Portrait of young man with tattoos smoking cigarette http://www.vocativ.com/

Autrefois, le tatouage était réservé aux marginaux. Les vrais, les durs,  les  tatoués  comme  on  disait  alors.

Taulards,  marins,  prostituées,  légionnaires se faisaient tatouer et cette encre disait le danger, le passé  ou la profession de l’individu. Le tatouage symbolisait la marginalité,  le  hors ­la ­loi. Aujourd’hui, il  est le lot  commun.

C’est  une mode, il  n’est plus mauvais genre, il est tendance, perdant ainsi une part de sa  signification. Autrefois,  on recherchait  une jeune fille  vierge,  aujourd’hui,  on  doit  rechercher  une  jeune fille  à  la  peau  vierge !

Là  où  leurs  congénères  masculins choisissent des signes tribaux et des arabesques, elles optent  pour  des  étoiles,  des salamandres sur  les mains  ou  les  pieds,  et  des  phrases sur  l’avant-­bras.  Une  phrase  dont  on  a  oublié  l’auteur,  tiré  d’un livre qu’on n’a jamais ouvert ! Pour ces demoiselles aussi se faire  tatouer  est  un  rituel.

Ne  peut-­on  voir  dans  le  tatouage  un  acte symbolique de pénétration de la chair, un liquide pénètre sous la peau  et le sang perle…

Les femmes mures se laissent séduire à leur tour, choisissant souvent la cheville, soit pour rester jeunes soit pour contrarier leurs maris. Une  fois  tatoué,  bronzé,  musclé,  barbu,  il  faut  à  l’homme  artificiellement  viril un  jeu  vraiment barbare.  Le  poker !

Paire d’as pour ce joueur de poker (Tiago ∙ Ribeiro/Flickr)

Ce  jeu  de  cartes venu des USA est un jeu d’argent. Il est l’expression de l’esprit  du  libéralisme sauvage.  Qu’est-­ce  que  le  capitalisme  en  définitive ?  Un  jeu réservé  à  quelques ­uns  au  détriment  du  plus  grand  nombre  pour  le  profit  d’un  seul. Le  poker  est  basé  sur  la  cupidité,  l’individualisme, la violence et l’absence totale d’empathie.

Plusieurs  individus réunis autour d’une table se livrent un combat acharné pour  empocher  le  pot  ou  la  mise  comme  on  dit  dans  leur  jargon.

Tous  contre tous et chacun pour soi, la règle d’or de la réussite sociale ! On  s’observe,  on  s‘évalue,  on  s’épie,  on  dissimule  son  jeu  et  ses  émotions. Le  plaisir  de s’enrichir s’accompagne  du  plaisir  de ruiner  tous  les  autres.  On  ne  ment  pas,  on  bluffe,  on  ne  dépouille  pas,  on  rafle  le  pot !  On  ne  va  pas  faire  main  basse  sur  le  pétrole,  on  va  apporter  la  démocratie  aux  populations  opprimées.

Pardon,  je  m’égare ! Les  banksters jouent­-ils  au  poker ?  Sans  doute  pas.  Quel  plaisir  à  plumer  quatre  ou  cinq  gogos  quand  on  peut  à  loisir  empocher  des  milliards  en  spéculant  sur  les  matières  premières  et  condamner  au  passage 250 millions d’hommes, de femmes et d’enfants à la famine !

C’est bien plus savoureux, vous en conviendrez.

I’m a selfie girl, in a selfie world

La gente féminine partage avec la gente masculine un autre accessoire  de ce Dress  code, le portable.

Appelé  aussi dans nos riches  contrées  mobile, cellulaire ou smartphone. Son écran de plus en plus large est  le trou  noir  ouvert  sur  la  galaxie  selfie. Ce  mobile  est  le  miroir  moderne  des  contes  de  fée.

Il  n’est  pas  rare  de  croiser  de  jeunes  femmes  avec  un  portable  à  l’écran  fêlé,  fendu,  ébréché  comme  un  miroir de salle de bains. Elles se maquillent devant dans le tram, de  peur  de  perdre  une  seconde  contact  avec  le  monde  virtuel  si  elles  plongent la main  dans leur sac  pour récupérer leur miroir  de  poche.  Équipé d’un appareil photo, le portable usine le selfie, quintessence du  narcissisme.

Réalisé devant le miroir de la salle de bains, athanor de la  beauté des femmes, le selfie topless ou nu opère une mise en abime du  sujet par le reflet.

Woman posing and taking a photo of herself

Je me mire dans mon miroir en train de réaliser mon  autoportrait. Moi par moi pour les autres qui sont comme moi. Portable,  mon  beau  portable,  dis-­moi  qui  est  la  plus  populaire sur  facebook ?  Qui  a  la  plus  belle  fausse  poitrine ?  Qui  a  l’air  le  plus  faussement ingénu ? De graves questions ontologiques, vous en conviendrez.

Dans un pays démocratique comme la France des femmes se voilent et d’autres se dénudent. Les premières sont libres de ne pas faire usage  de  leur  liberté  en  se  dissimulant  derrière  des  vêtements  sombres, portant le  deuil  de leur féminité.

Les secondes  gaspillent la leur  en  abusant de photos, les deux se cachant à leur façon. Le portable est un miroir, un bijou, un accessoire de beauté comme les  talons ou le rouge à lèvres.

Et d’après une récente étude scientifique, il  est  avec les tongs un des plus importants vecteurs de bactéries  et de  maladies. Mais le microbe comme la culture ne se détecte pas à l’œil  nu.

Boussole au bout du bras, le portable est dans le poing fermé autour de  sa  coque  en  métal  comme  un  poing  américain,  tandis  que  la  jeune  femme porte son sac à main sur la saignée du coude. Elle le consulte,  cherchant son chemin ou le magasin le plus proche. Il est le GPS de  leur solitude. Pour les hommes ce sont plutôt les clés de voiture qui pendent au bout  de  leurs  bras.  Ces  messieurs  sont  toujours  prêts  à  s’enfuir  et  les  femmes à blablater et à dépenser.

Ladies and gentlemen, vous qui lisez sans doute cet article sur votre mobile dans le tram ou à une terrasse, vous pourrez me reprocher la  caricature, le cliché, je les assume.

Mais si les clichés ont la vie dure,  c’est  qu’à  une  époque,  ils  ont  détenu  une  profonde  signification  et  c’est encore le cas aujourd’hui avec ces nouveaux conformismes. Et sans un brin de provocation, il n’y aurait pas de commentaires sur  cette page, n’est-­ce pas ?

Ludovic Lamarque

Ludovic Lamarque

Féru de cinéma, d'architecture, d'histoire ancienne, d'écologie, de patrimoine au sens large, il s’est spécialisé très tôt dans ces domaines comme photojournaliste. À tel point qu’il a fait sa première expo comme photographe au Garage moderne sur le réaménagement urbain du quartier Bordeaux Bacalan.
Bookalcolic, il dévore romans de SF, essais, bios, romans noirs, Blanche, avec des auteurs vénérés comme Jack London, Philip. K Dick, Robert Silverberg, Philip Roth, Conrad, Hemingway... Il suit avec attention le mouvement steampunk, à son sens, The Next Big thing !