Piger l'Europe

L’ogre allemand

« Y’a toujours plus profond que le fond » chantait Mano Solo dans les années 90… Et plus absurde qu’un membre de l’Eurogroupe idéologue jusqu’au bout des ongles ? L’accord que la Grèce a accepté le 13 juillet 2015 (ce n’était pas le 14, l’ironie de l’histoire en aurait été désespérément grinçante) sous Diktat de l’Allemagne (merci DSK) menée par l’ogre Schaüble atteste que la raison vacille face aux « idéologues du marché ».

Tous les économistes le reconnaissent, y compris même depuis trois ans les chercheurs du FMI enfin entendus officiellement par l’institution : la Grèce ne pourra pas rembourser ses dettes.
Presque tous les économistes l’estiment, les mesures imposées, notamment une nouvelle coupe dans les pensions de retraites ainsi qu’une hausse de la TVA qui va peser sur la seule activité en croissance (le tourisme), ne permettront pas de relancer l’activité économique et donc d’espérer réduire la part de la dette dans le PIB.

Les 80 milliards accordés le sont en contrepartie de mesures d’austérité supplémentaires qui vont assécher une économie exsangue. Ces 80 milliards visent essentiellement à faire face aux échéances de remboursement de la dette -ou du moins de ses intérêts- et à la capitalisation des banques ; ils n’auront donc qu’un impact très faible sur l’économie réelle.
Seul un moratoire complet de la dette et la fin de l’austérité permettrait à la Grèce d’investir suffisamment pour stimuler la croissance.

Mais, Tsipras, qui n’avait pas préparé le Grexit, a dû plier

L’histoire européenne vient de produire une nouvelle aberration, une absurdité, une débilité profonde et continue de transformer une crise de la finance américaine (celle des subprimes) en une crise des dettes publiques européennes qui déstructure nos économies et repousse aux calendes grecques toute existence de citoyenneté européenne. Elle le fait, menée par l’Allemagne, puissance industrielle et mammouth démographique.

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Wolfgang Schäuble

L’Union Monétaire n’a été (et n’est toujours) qu’une zone de changes fixes autour d’une monnaie forte : le Deutsche Mark. Cela signifie qu’un pays qui a des déficits commerciaux ne peut plus dévaluer c’est-à-dire baisser la valeur de sa monnaie par rapport aux autres afin de relancer ses exportations et de, parallèlement, renchérir et donc limiter ses importations. A tout hasard, comme la France.

Cette zone monétaire a été organisée selon les préceptes de l’ordo-libéralisme, né dans les années 30 en Allemagne, selon lesquels le rôle de l’État se borne à produire des normes et institutions garantissant un libre fonctionnement du marché. Ce respect des règles s’accorde parfaitement avec la tradition moralisatrice protestante d’une grande partie de l’Allemagne ainsi que de sa tendance à la soumission à l’autorité héritée de la famille nucléaire (merci E. Todd et M. Haneke).

Ainsi, peut-on comprendre l’attachement viscéral aux règles exprimé par W. Schaüble, même s’il semble oublier qu’en 1953, la dette allemande a été divisée par deux. Sans cette « restructuration », le « miracle » économique n’aurait pas pu avoir lieu.

Mais, au-delà de ces caractères culturels/anthropologiques, là où les choses ont un sens, là où la raison repointe son nez, c’est que l’Allemagne (du moins jusqu’à présent) profite de la crise de la zone euro.

Depuis 2008 d’après les calculs de la Commission Européenne, elle y a gagné 193 milliard d’euros. Les titres allemands sont devenus des valeurs refuges : ils sont demandés, donc la valeur des intérêts à verser baisse. De plus, la baisse de l’euro permet à l’industrie allemande d’accroître ses exportations hors zone euro, ce qui lui permet de compenser ce qu’elle a perdu dans la zone euro, faute de croissance économique chez ses « partenaires privilégiés ».

Et surtout, elle importe en masse des jeunes grecs, italiens, espagnols mais aussi français, formés et qualifiés afin de faire face au « Demokalypse » anticipé.

(Images: www.n-tv.de, www.landesverkehrswacht.de)

(Images: www.n-tv.de, www.landesverkehrswacht.de)

L’office fédéral de la statistique prévoit que la population devrait décliner d’ici à 5 à 7 ans du fait de la faiblesse du taux de fécondité. Aujourd’hui, s’il n’y avait pas l’immigration (l’Allemagne est devenue en 2014 le deuxième pays d’immigration au monde après les États-Unis), la population serait déjà en baisse.
La population est ainsi vieillissante. Outre-Rhin, il y a 800 000 entrées par an sur le marché de l’emploi, mais, dans le même temps il y a 850 000 départs à la retraite : une aubaine pour les jeunes diplômés du Sud à l’avenir bouché. Les excédents commerciaux allemands ont donc pour corolaire un transfert de population active qualifiée du Sud vers le centre (le cœur ?) de l’Union.

On comprend mieux pourquoi CDU et SPD parlent d’une même voix

C’est comme si un ogre organisait sa table et son festin et profitait de la dépression du Sud de l’Europe, transformant l’espace de l’Union Européenne en territoire de chasse fonctionnant à son seul bénéfice.

A savoir si, à l’instar des contes, la raison et le bien l’emportent à la fin. Avec l’Allemagne, rien n’est moins sûr. Comme l’écrivait déjà en 2012, Joschka Fischer, «L’Allemagne s’est détruite elle-même – et l’équilibre européen – deux fois au cours du XXe siècle, mais a su ensuite convaincre l’Occident qu’elle avait tiré les leçons de ses erreurs passées. […]

Il serait à la fois tragique et ironique qu’une Allemagne unifiée provoque la ruine, par des moyens pacifiques et les meilleures intentions du monde, de l’ordre européen pour la troisième fois ». Avec les meilleures intentions du monde, vraiment ?

Relecture attentive : Manu G. et Roxane S.

 

Géraldine P.

Géraldine P.

"A long terme nous serons tous morts", disait J.M. Keynes, mais d'ici-là rien ne nous empêche de comprendre pour résister et proposer.