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MIOVENI, ville-usine de Roumanie – Expo d’Anne Leroy et Julia Beurq

Anne Leroy est photographe. Entre 2012 et 2014, elle a réalisé un projet avec la journaliste Julia Beurq. Du 20 au 31 mai 2015, la salle capitulaire cour Mably à Bordeaux accueillera l’exposition « Mioveni, ville-usine ». Résultat de leur regard croisé sur une ville ouvrière de Roumanie associant photographie et écriture.

Il y a quinze ans, avec la privatisation de l’usine Dacia et le rachat de celle-ci par Renault, la ville de Mioveni en Roumanie a échappé au sort des cités mono-industrielles tombées en ruine après la chute du communisme. Même si ce n’est pas la panacée. Même si la menace de la délocalisation pèse sur tous les esprits et sur son avenir, porte ouverte à l’augmentation des cadences et à la baisse des salaires dans la course au toujours moins cher.

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Magasin de pièces détachées, Mioveni.

La vie à Mioveni, ville-usine

Bleu. Tout est bleu en cette fin d’après-midi. Sur la place principale de Mioveni, les ombres s’adoucissent lentement. Après une longue semaine de travail à l’usine, on profite de son jour de repos et de la fête. Des couples de tout âge – sachet de pop-corn ou de graines de tournesol à la main – sont assis autour de l’esplanade et surveillent, d’un œil distrait, les allées et venues de leurs enfants ou petits-enfants qui courent, des ballons à la main.

Le logo blanc de Dacia y est bien visible sur fond bleu. Il forme un visage qui sourit et incite celui qui porte le ballon à faire de même.Face à la maison de la culture des syndicats, un gros cube à l’architecture communiste, des adolescents se photographient devant la Logan bleue qui trône face à la scène. En ce 12 juillet 2014, tout Mioveni est venu célébrer, avec deux jours d’avance, la fête nationale française. Le tout subventionné par Renault qui est l’employeur principal de cette ville roumaine de 36 000 habitants, coincée entre Bucarest et la chaîne des Carpates.

L’animateur qui s’agite sur scène ne manque pas de remercier à plusieurs reprises l’entreprise pour les festivités. Mais pour beaucoup, « les Français », comme on les appellent ici, méritent plus qu’un simple merci. Car il y a quinze ans, avec la privatisation de l’usine Dacia, Mioveni a échappé au sort des cités mono-industrielles roumaines tombées en ruine après la chute du communisme.

Même si ce fut au prix de 15 000 licenciements. On se rappelle encore de la sirène qui retentissait dans toute la vallée et sommait les 27 000 ouvriers de l’époque de monter à l’usine, là-haut sur le plateau. Aujourd’hui, les travailleurs ne sont plus que 12 000, ce qui représente tout de même un tiers des habitants de Mioveni. Mais la sirène, elle, a disparu. De l’usine s’échappe un bruit de machines sourd et continu.

Chaque jour, des centaines d’autobus font le va-et-vient entre la ville et l’usine. Ils amènent, comme un ballet régulier, les travailleurs jusqu’aux neuf portes du domaine. A 7h, 15h et 23h, c’est le même rituel. Le bruit métallique et lancinant des tourniquets retentit en écho sur le plateau et les bouches de métal laissent s’échapper une foule d’ouvriers qui reprennent l’autobus en sens inverse, pour retourner à leur vie, leur famille et leur tracas de tous les jours. En effet, la vie à Mioveni c’est Cătălin, ouvrier au pressage qui se plaint d’avoir du mal à boucler les fins de mois et qui supporte de moins en moins la cadence de production.

C’est aussi Geanina, femme d’ouvrier et mère de deux enfants qui court après le temps et jongle avec les trois-huit ; Ou le jeune Alexandru qui enchaîne les contrats précaires et désespère de se faire un jour embau-cher pour de bon, comme l’ont été ses parents et grands-parents avant lui. Alors que les cités ouvrières disparaissent petit à petit du paysage industriel français, en Roumanie, le monde ouvrier semble avoir encore un avenir à Mioveni.
Portraits.

Le père de Gily Butoi a posé l’une des premières pierres de l’usine Dacia à la fin des années 1950. Gily, lui, y a travaillé pendant 35 ans, à la section finition. Mais quatre ans après le rachat par Renault, l’usine en pleine modernisation, il a été poussé vers la sortie. 27 000 ouvriers, c’était trop pour le constructeur français. Le marché conclu entre Renault et l’Etat roumain comprenait la réduction drastique du nombre de salariés, presque de moitié. En quelques années, quinze plans de licenciements se sont succédés. Gily a accepté l’un d’entre eux et le regrette toujours. « J’avais déjà les cheveux grisonnants, se rappelle-il, mais je ne voulais pas partir. Ils m’ont changé de poste continuellement en prétextant que je n’étais plus efficace. Finalement, je n’ai pas résisté à la pression, j’ai pris mon chèque et je suis parti. On était plusieurs dans ce cas là, et on n’a pas eu le choix. » S’ensuit une période noire dans sa vie. Difficile d’être au chô-mage dans une ville où tous le monde - ou presque - travaille à l’usine. Surtout à 53 ans. « Sans travail je me sentais inutile pour la société. Je me réveillais le matin, mais je n’avais rien à faire, alors j’errais dans les rues. » Pour chasser son ennui et éviter de broyer du noir, il a entrepris de construire sa maison, avec un ga-rage. Plus tard, il a tenu à retrouver un travail pour compléter sa retraite de 300 euros. Gardien de nuit, les horaires lui rappellent ceux de l’usine. Souvent, il fait 60 heures par semaine. « Il ne voudra jamais s’arrêter de travailler, regrette sa femme Stella, en plus, comme il fait ça au noir, il n’a jamais de congés... »

Le père de Gily Butoi a posé l’une des premières pierres de l’usine Dacia à la fin des années 1950. Gily, lui, y a travaillé pendant
35 ans, à la section finition. Mais quatre ans après le rachat par Renault, l’usine en pleine modernisation, il a été poussé vers la sortie. 27 000 ouvriers, c’était trop pour le constructeur français. Le marché conclu entre Renault et l’Etat roumain comprenait la réduction drastique du nombre de salariés, presque de moitié. En quelques années, quinze plans de licenciements se sont succédés. Gily a accepté l’un d’entre eux et le regrette toujours. « J’avais déjà les cheveux grisonnants, se rappelle-il, mais je ne voulais pas partir. Ils m’ont changé de poste continuellement en prétextant que je n’étais plus efficace. Finalement, je n’ai pas résisté à la pression, j’ai pris mon chèque et je suis parti. On était plusieurs dans ce cas là, et on n’a pas eu le choix. »
S’ensuit une période noire dans sa vie. Difficile d’être au chô-mage dans une ville où tous le monde – ou presque – travaille à l’usine. Surtout à 53 ans. « Sans travail je me sentais inutile pour la société. Je me réveillais le matin, mais je n’avais rien à faire, alors j’errais dans les rues. » Pour chasser son ennui et éviter de broyer du noir, il a entrepris de construire sa maison, avec un ga-rage. Plus tard, il a tenu à retrouver un travail pour compléter sa retraite de 300 euros. Gardien de nuit, les horaires lui rappellent ceux de l’usine. Souvent, il fait 60 heures par semaine. « Il ne voudra jamais s’arrêter de travailler, regrette sa femme Stella, en plus, comme il fait ça au noir, il n’a jamais de congés… »

Vernissage et rencontre

Le vernissage aura lieu le mercredi 20 mai à partir de 18h en partenariat avec l’association Gironde Roumanie et le Château Beaurang qui proposeront une dégustation de produits roumains et de vin de Saint-Émilion.

Une rencontre avec les auteures aura lieu le jeudi 21 mai à 18h, en partenariat avec l’association Gironde Roumanie.

good afficheDiplômée de l’ENS Lumière, Anne Leroy est photographe, vit à Bordeaux et travaille en France et à l’étranger. Ses images interrogent l’Homme et le territoire à travers les espaces qu’il investit, s’approprie et abandonne. Elles questionnent aussi l’histoire des lieux, ainsi que la mémoire, individuelle et collective. En parallèle de ses commandes institutionnelles et pour la presse (Libération, Causette, Ideat), elle développe des projets personnels à vocation documentaire. Son travail a été exposé dans des festivals et des galeries (festival les Rencontres d’Arles, festival Itinéraires des photographes voyageurs à Bordeaux,…).

Julia Beurq est journaliste multimédia et partage sa vie entre la France et la Roumanie. Elle se définit comme une journaliste engagée qui traite en profondeur et sur le long terme les sujets sensibles dans la société roumaine. Elle travaille comme correspondante pour le Courrier des Balkans et Radio France internationale. Elle collabore également avec Médiapart, Le monde.fr, Libération, le Monde diplomatique …

 

 

« Mioveni, ville-usine », expo en 32 images par Anne Leroy et Julia Beurq
Du 20 au 31 mai 2015
Vernissage mercredi 20 mai à 18h.
Rencontre avec les auteures jeudi 21 mai à 18h.
Ouvert tous les jours (y compris les jours fériés) de 11h à 19h.
Salle capitulaire cour Mably – 3 rue Mably à Bordeaux

Contacts :
facebook.com/expositionmioveni
Anne Leroy : aleroy.contact@gmail.com / www.anneleroy.fr
Julia Beurq : juliabeurq@gmail.com

Isabelle Camus

Isabelle Camus

Journaliste, serial blogueuse, anglophile, tea-addict et ecolo-geek de la génération X.
Peu adepte des chemins balisés, elle a vécu moultes aventures dans la sphère journalistique bordelaise en collaborant à Sud Ouest, Aqui.fr, Spirit, Human & Terre et Rue89 Bordeaux.
Activité bitextuelle (print + numérique) à laquelle il faut rajouter la création du blog “Chartron's place to be”, du pure player “My Global Bordeaux” et du petit dernier "What a biotiful world" relais de plusieurs années dans le secteur des produits culturels.
Savourant tous les jours sa chance de vivre dans une ville magnifique en bordure d'eau, non seulement XVIIIème, mais plate, elle entretient indéfectiblement et par tous les temps, son penchant naturel pour le glocal (penser global et agir local)... à vélo !