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J’ai expérimenté sans le savoir le vol spatio-temporaire d’un bol de porcelaine | nouvelle sonore 08

Ce matin, j’ai poussé le bouton du micro onde jusqu’à ce que le voyant digital fixe deux minutes et vingt secondes.

Vingt petites secondes de plus que d’ordinaire, c’est le temps que j’avais décidé d’infliger à mon bol, blanc, tournant, contenant du lait demi écrémé. Un centrifuge non-humain. Une expérience gravitationnelle dans mon micro onde pour atteindre les 145 degrés. Je me suis dit, si les spationautes ont tous survécu lors de leur examen Soyouz dans la centrifugeuse russe, alors, cette poudre de cacao qui a déjà été fermentée et torréfiée va y survivre tout autant.

D’ordinaire, au bout de deux minutes, après avoir tartiné et croqué dans une biscotte ou un muffin je me dis, merde ce chocolat est tiède, j’ai faim et je m’en contente en me disant que tremper des bouts de pain grillés à la figue et beurre de baratte dans un liquide chocolaté tiède, puis froid, est un plaisir comme un autre. Sauf ce matin, où j’ai poussé le bouton du micro onde jusqu’à ce que le voyant digital fixe deux minutes et vingt secondes. Trois secondes avant la fin de ce temps là, le micro onde a sonné bruyamment de cette sonnerie binaire agaçante, si agaçante que souvent, quand je rode à proximité du Multimys Duo Moulinex, je l’éteins avant même qu’il ne produise le moindre son. Je me suis demandé si ce n’était justement pas ces 3 secondes électromagnétiques que je coupais qui agitaient les molécules chaudes qui manquaient à mon chocolat.

J’aimerais un micro onde qui me permettrait de charger des musiques, des albums entiers tous liés à des modes de cuisson, tous liés à des plats distincts. Un micro onde très intelligent qui reconnaîtrait le repas qu’il vient de cuire ou de réchauffer, et choisirait lui-même un morceau très précisément adapté à la situation, comme par exemple Sweet Jane de Lou Reed, pour une infusion, qu’il distinguerait évidemment d’un lait chocolaté pour lequel il opterait pour le Crystal Telephone de Terry Durham.

Ce matin, j’ai poussé le bouton du micro onde et attendu jusqu’à ce qu’il s’éteigne et que ce complément liquide chaud rejoigne mes muffins sur la table et que je sois alors en parfaite disposition pour petit-déjeuner. Le bol n’a pas atteint la surface de la table. Au moment où je l’avais solidement entre les doigts, une chaleur uni-directionnelle s’est engouffrée dans mon pouce et mon majeur, au point de me faire lâcher prise, au point de ne pas envisager sereinement une seconde supplémentaire à 145 degrés et hurler à côté de mon lait chocolaté.

Une partie de mon petit déjeuner gisait là, sur le sol, sur les murs, dans un sac pendu à proximité, sur les chaises, sur un pan de la bibliothèque, sur la couverture immaculée du Royaume, le livre d’Emmanuel Carrère, donnant l’impression qu’un romain issu de la première communauté chrétienne venait de s’être fait flageller, sur la double page de Libération restée grande ouverte, et qui illustrait le redéploiement politique des départements que l’on connait depuis dimanche soir, plus, une nouvelle famille politique mentionnée en marron, celle d’un parti chocolaté qui, à bien y regarder, fait ce matin à 10h47, plus de 80% de mes intentions matinales. Trente morceaux de porcelaine blanche gisaient en toute mobilité sur le parquet.

Vingt secondes, vingt micro-secondes de trop pour éviter une catastrophe. A 10h45 du matin un lundi, j’appelle cela une catastrophe. Impossible que celle-ci ne fasse pas écho à l’instant-même avec celle qui n’est pas passée inaperçue dans les Alpes le 24 mars 2015. Tout se passait bien, mon bol était stabilisé sur le plateau tournant, je l’observais, rétroéclairé, et attendait qu’il arrive à destination et puis, quelques secondes plus tard, la poudre chocolatée, les protides, les glucides, les lipides, les sels minéraux Ca, P, K, Na, Mg, ces vitamines, l’eau, la casomorphine, le quartz, le feldspath, le kaolin, le ball clay, le beurre de cacao, des vitalines E, le polyphénols, l’acide férulique, les arômes suaves et les flavonoïdes étaient dispersés sur plus de cinq mètres carrés.

Je ne sais pas ce qui m’a pris de tenter une telle expérience alors que jusqu’ici je me contentais très bien de déjeuner tiède. La prochaine fois, je ne sais pas ce que je ferai. Je sais que deux minutes et vingt secondes conviennent pour un chocolat chaud, je sais aussi que deux minutes et vingt secondes ne conviennent pas à ma main pour se saisir de ce chocolat chaud, je ne sais pas si un bol pourvu d’une anse serait la solution entre déjeuner froid ou déjeuner par terre, je sais que si je réchauffe mon lait dans une casserole, il débordera comme les quatre cent autres que j’ai oubliés.

Je n’ai aucun autre souvenir de cette journée, ni même de cette semaine traduisant autant la cause à l’effet. On appelle cela une expérience. Ce matin, j’ai expérimenté sans le savoir le vol spatio-temporaire d’un bol de porcelaine rempli de lait dans l’espace de mon appartement. Un bol ne vole pas, ne reste pas en suspension dans une cuisine, même après avoir été soumis à des forces gravitationnelles et inertielles pendant deux minutes et vingt secondes.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

« Je me suis dit, si les spationautes ont tous survécu lors de leur examen Soyouz dans la centrifugeuse russe, alors, cette poudre de cacao qui a déjà été fermentée et torréfiée va y survivre tout autant. »

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.