BouquinerON A ÉCOUTÉOuïrSociété

La variation d’erreurs de cette journée est de 97%

NOUVELLE SONORE 19 

Si nous avions été dans un futur plus ou moins proche (j’ai du mal à quantifier les avancées technologiques pour être plus précis que, si nous avions été dans un avenir plus ou moins proche). Si nous avions été dans un futur plus ou moins proche, au moment, où, j’aurais posé les pieds au sol relié sûrement à une technologie intelligente, la position de mon corps en dehors du lit aurait déclenché une voix suave qui m’aurait dit :

-« Bonjour Stephan, il est huit heures et trente sept minutes, nous sommes le mercredi 02 septembre 2015, vous n’avez aucun anniversaire à souhaiter, la pression d’eau de votre douche est défectueuse, la température extérieure est de 17 degrés, votre petit déjeuner est prêt, la variation d’erreurs de votre journée est de 97%.

Je me serais levé et aurais consulté l’écran holographique suspendu devant moi pour connaître précisément les variations d’erreurs supposées et, décider d’aller bosser, ou pas.

En appuyant sur Service Unavailable, j’aurais pris connaissance du fait que cette mini-stagiaire de vingt deux ans qui devait venir pour deux mois ne viendrait pas et ne s’en excuserait pas, que son petit bureau préparé à cet effet resterait vide, blanc, une sorte d’absence flatdesign. J’aurais pris connaissance que le dvd remis par un labo vendredi soir ne fonctionnerait pas comme je le pressentais, que je perdrais trois heures à tenter de rapatrier des données, qui, finalement, ne voudraient jamais se copier, qu’un visuel demandé par un client serait à envisager dans le sens inverse, à savoir que verticale voudrait dire horizontale ; le mot horizon sur les 3/4 du mot donne pourtant un putain d’indice non ? Je me serais dit que ce type aurait écrit sa demande de brief couché. Que des données prendraient deux heures à être rapatriées sur un cloud, un peu comme lorsque vous attendez un courrier administratif et qu’au bout de dix jours une personne rattachée au service d’état civil de votre mairie vous répond au téléphone qu’elle a posté votre justificatif en courrier lent. 

Par la suite, une commande de mon clavier ne répondrait plus à la fonction qui est la sienne habituellement, à savoir, que cette touche en polyester imprimée sur laquelle je tenterais d’appuyer raisonnablement avec le doigt à hauteur de 30gr de pression depuis un quart d’heure, qui doit déformer une première membrane, qui doit entrer en contact avec une autre située bien en dessous là où on ne s’aventure jamais, qui doit à son tour créer une connexion électrique qui devrait permettre que j’obtienne le caractère désiré à savoir, le u. Je devrais composer mon mail en évitant d’utiliser n’importe quel mot qui possède un u. 

Plus tard, un mail envoyé à 17h43, reçu à 17h43, me demanderait de faire des corrections pour 17h45 dernier délais; dernier délais de quoi ? D’être cette dernière sous-merde qui attend derrière son Macintosh prêt à répondre expressément à n’importe lequel des ordres pour que la satisfaction d’une conne soit ménagée avant qu’elle n’aille chercher son môme à la crèche ?

Un bout de verre oublié malencontreusement sur la route par un jeune durant la nuit, égorgerait ma roue qui se viderait en dessous de moi de son air dans une lente agonie.

Cet objet perdu saillant que je me serais empressé de ramener au centre des objets trouvés à vingt minutes de chez moi, et pour lequel une femme aurait rempli une fiche, y aurait apposé un numéro et l’aurait posé à proximité d’un casque de scooter, un classeur, un pull Pull and Bear, un plat à raclette… les gens ramènent vraiment n’importe quoi.

Enfin, que mon chèvrefeuille que j’aurais pensé avoir bien soigné la veille au soir en vaporisant du savon noir, se ferait bouffer au 3/4 par des mini-chenilles vertes. C’est un peu le même effet que celui présenté par la chaîne France 2 hier soir sur son nouveau graphique digital flottant autour de David Pujadas. Le dérèglement climatique, la fonte des glaces, la montée des eaux, la disparition du littoral, à cela il faudrait qu’ils rajoutent l’apparition des chenilles vertes qui bouffent le littoral des feuilles de mon chèvrefeuille. Je les aurais écrasées, observant qu’elles faisaient des taches vertes fluo, je me serais demandé si elles ne pourraient pas me servir de feutres Stabilo…

En slip biodégradable, j’aurais effleuré un autre bouton holographique afin de connaître précisément les valeurs quantitatives et qualitatives d’honorer cette journée.

Un message serait apparu flottant devant moi ; (nul) l’intérêt de vous déplacer à votre travail aujourd’hui, est nul. J’aurais appuyé alors sur : «Occupations de substitution», je me serais vu proposer dès 09h30, de prendre un petit déjeuner aux alcaloïdes, en terrasse, en lisant ce bouquin Lost Album de Sébastien Le Pajolec et Stéphane Legrand , qui dilate les pupilles au fur et à mesure que toutes ces pages sous stupéfiants disjonctent le temps d’une soirée chez Phil Spector, Brian Wilson, Isaac Hayes, Eric Clapton, George Harrisson et Phil Spector lui même, de revenir ici en ne faisant rien, puis de me rendre chez Leroy Station acheter des pitons plus longs que ceux disposés sous mes quatre étagères par un ancien locataire inconscient, et ainsi éviter qu’elles ne s’écroulent les unes sur les autres tout les mois, d’acheter un nouveau rideau de douche pas trop moche, une courroie d’entraînement pour ma platine et de pouvoir écouter sereinement  ce «LC» de Durutti Column tout en nettoyant mes meubles, substituer à la poussière déposée, des reflets, des éclats.

A moins, à moins que dans un futur plus ou moins proche, je n’ai la possibilité de snifer ce livre plutôt que de le lire tout en petit déjeunant un menu bio-liophilisé en terrasse à cinquante mètres de hauteur d’une zone pas encore attaquée par la nouvelle pollution, que les pitons de l’armoire ne se soient auto-régénérés, tout autant que la courroie d’entraînement de ma platine vinyle, mon rideau de douche sale.

Mes meubles s’auto-nettoieraient, absorbant la poussière la transformant en engrais pour cactus générateurs d’électricité statique. Je serais allé bosser en me disant…

Si j’avais été dans un passé plus ou moins proche, je serais surement resté couché.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

photographie : Zero Focus / http://shihlun.tumblr.com / Vini Reilly durutti column

 

Un message serait apparu flottant devant moi : (nul) l’intérêt de vous déplacer à votre travail aujourd’hui est nul. J’aurais appuyé alors sur : «Occupations de substitution»

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.