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Si vous croisez une jeune femme pieds nus dites lui qu’elle est peut-être la réincarnation d’un personnage écrit en 1921

NOUVELLE SONORE 20 

Un rideau de corde d’eau s’est jeté sur moi toute la journée au point de me demander si je n’allais pas me délaver comme la couverture de l’album Seventeen Seconds de Cure. Un ciel si opaque, nerveux, si vivant qu’il ferait passer le sol pour une immense tombe où chacun de nous serait une fleur déposée par la génération précédente.

Le ciel avait des élans manifestants. Chaque goutte était un mini flash ball et je me suis dit, ça y est les anges s’en mêlent, ils en ont marre de toutes nos conneries. Qu’il pleuve durant 5 ans.

En m’arrêtant métro Monge, je me suis aperçu, j’étais bien le seul, qu’une femme avait disparu. En fait, ses chaussures étaient restées parfaitement en place sous l’assise du banc. D’ordinaire, seule, une chaussure reste renversée, son talon est cassé, la jointure du cuir et de la semelle s’entrouvre, mais là il y en avait deux parfaitement parallèles l’une à côté de l’autre. Je suis resté là, un moment, à ne pas comprendre.

Que s’était-il passé ce soir, juste avant que je n’arrive, pour qu’une femme parte sans sa paire de chaussures ? Un ras le bol de suivre une norme ? La première étape d’un long processus sur soi qui doit l’amener lentement l’été prochain à louer un mobile-home dans un camp naturiste ? Un enlèvement extraordinaire ? Un cadeau d’hier corrigé en décision d’aujourd’hui ? Simplement substituer au classicisme de cette paire, l’escarpin Gucci bordeaux bout carré à mors et talon haut collection hiver 2015 ?  Un malaise ?

En traversant La Place de la Contrescarpe et la rue Mouffetard, me sont venues subitement des versions plus romantiques de cette énigme. Cette  femme aurait décidé de rencontrer l’être aimé, assise sur ce banc de la station métro Monge et aurait regardé avec attention chaque regard qui se serait interposé entre le quai, elle et de toutes ces successions de rames et de gens rétro-éclairés. Après plusieurs heures passées un regard aurait attiré son attention, un regard qui l’aurait fixée, elle se serait alors au dernier moment décidée d’investir la foule, de franchir le futur automatique qui allait l’emporter ailleurs en se refermant net. Tout parait si simple vu comme ça.

C’est ce que j’ai souhaité tester. Je me suis assis précisément à sa place, j’ai commencé par observer les femmes qui montaient, qui descendaient de la rame, celles qui s’asseyaient, celles qui restaient debout, celles qui posaient leur regard sur moi plus de 5 secondes comme je le faisais moi-même. Une cinquantaine de métros passés, j’étais toujours seul avec cette affiche qui me faisait face depuis deux heures sur le quai opposé – » Avec OuiBus, Londres à partir de 5 euros ! »  je me demandais si ce même panorama bleu et rose de quatre mètres sur trois n’avait pas aidé au départ précipité de cette femme ?

Une nouvelle rame remplie de nouveaux gens s’est interposée entre moi et mon dernier questionnement me ramenant dans la réalité ; celle d’une porte qui s’ouvre, qui désemplit et remplit un espace presque instantanément, je n’avais pas bougé mon regard d’un millimètre de l’affiche alors que je lisais une phrase qui disait « Wifi gratuit et prises (…)

le mot électrique une fois le métro stabilisé a fait place au regard d’une jeune femme à l’intérieur de la rame et qui me fixait. J’ai immédiatement compté jusqu’à 5 en espérant qu’elle ne détourne le sien et au dernier moment j’ai couru et franchi les portes automatiques.

Elle était assise sur une banquette et lisait Trois histoires et dix poèmes d’Ernest Hemingway. La rame s’est arrêtée à l’arrêt Censier Daubenton, des corps dans des couleurs ternes se sont interposés entre elle et moi m’empêchant complètement de la voir durant deux minutes, le temps que nous arrivions à la station Les Gobelins. J’observais le moindre espace, le moindre interstice entre ces frictions de demi-corps qui m’auraient permis de tisser un repère et de ne pas la perdre.

Mon regard se posait sur des débuts de corps qui ne se terminaient pas ou qui se prolongeaient de façon invraisemblable ; deux mains au bout d’un genou, un nez au bout d’un coude, et puis j’ai aperçu des morceaux éparses de ce qui pouvait être la douceur pâle d’un pied, les gens ont commencé à sortir brisant le repère que j’avais tissé entre la jeune fille et moi, une succession de tons, de motifs se sont débarrassés des uns des autres, la sonnerie de départ s’est mise à retentir, les portes se sont fermées dans un mouvement sourd nous éloignant d’un quai en trois dimensions, j’étais là dans cet instant plat et elle avait disparu.

Je suis resté assis durant plusieurs arrêts et je repensais à ce qui m’avait initialement amené là. En levant la tête, j’ai aperçu le livre posé sur la banquette en face de moi. Je me suis levé, je l’ai pris entre mes mains et pendant plusieurs minutes j’ai cherché s’il ne manquait pas des pages, s’il ne manquait pas une des trois histoires qui le composaient, je me suis demandé si cette dernière heure, depuis que j’avais aperçu ces chaussures seules sous le banc de la station Monge, n’était pas une histoire que je ne maitrisais pas, une histoire avortée d’Hemingway lorsqu’il habitait le quartier au troisième étage d’un immeuble dont les escaliers craquaient quand il rentrait du bistrot des chiffonniers, et qu’il sentait les odeurs de cuisine de sa femme Hadley depuis en bas se mêlant progressivement à l’odeur de moisi des murs de l’escalier du 74, rue du Cardinal-Lemoine. Je me suis demandé si cette histoire aurait pu germer en sous sol pendant quatre vingt dix années, se serait propagée comme un lierre sous l’asphalte du quartier et donné aujourd’hui naissance à cette histoire banale au-dessus que je venais de heurter, à cette fille pieds nus qui avait disparu…

La vie a pris à nouveau les commandes. J’ai croisé, Fabrice Luccini debout, Mathilde Seignier assise, puis une Mercedes dans laquelle toute la largeur du café, moi compris, venait se refléter déformée.

Si vous croisez une jeune femme pieds nus, dites lui qu’elle est peut-être la réincarnation d’un personnage écrit en 1921..

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

photographie : Dirty barefoot London / http://www.flickriver.com/photos/phil1503/popular-interesting/

Les gens ont commencé à sortir brisant le repère que j’avais tissé entre la jeune fille et moi, une succession de tons, de motifs se sont débarrassés des uns des autres, la sonnerie de départ s’est mise à retentir, les portes se sont fermées dans un mouvement sourd nous éloignant d’un quai en trois dimensions, j’étais là dans cet instant plat et elle avait disparut.

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.