BouquinerENTREPRENDREON A ÉCOUTÉSociété

Assister à de nombreuses collisions comme celle de deux regards qui souhaitent se poser au même endroit

NOUVELLE SONORE 27 

Hier nous avons déménagé et aujourd’hui j’observe les conséquences de ce déménagement.

L’espace qui m’abrite et qui abrite aussi ceux qui travaillent avec moi n’est plus le même, un autre paysage s’est installé devant nos fenêtres, d’ailleurs, il n’y avait pas de fenêtres au préalable, elles se sont installées seules. Ce n’est pas tout.

Nous sommes passés subitement du premier étage au rez de chaussé. Les cloisons se sont rapprochées. Je n’ose pas ouvrir cette porte dans le bureau voisin, je ne me rappelle pas bien si elle était là hier soir, il n’y a en même temps aucune raison pour qu’elle soit subitement apparue pendant la nuit, mais cette expérience, visiblement, n’est pas un fait unique. De telles situations se sont déjà produites dans une maison en Virginie chez la famille Navidson.

Si c’est le cas, alors, je connais la suite. Derrière cette porte un cagibi de 3M2, au bout de ce cagibi une autre porte, derrière cette autre porte un couloir, puis au bout de ce long couloir une anti-chambre, puis au bout de cette anti-chambre un hall aux proportions gigantesques ; ce que l’on nomme ici par gigantesque est comparable à cinquante terrains de football, puis sur l’un des côtés de ce hall un énorme escalier en spirale, puis le long de cet escalier en spirale des gens qui entreprennent au péril de leur vie une expédition, puis…

Si vous ne connaissez pas ce documentaire appelé The Navidson Record, alors, vous devez vous procurer d’urgence le livre La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski. Personnellement, je pars du principe qu’hier soir, j’avais l’esprit et les bras un peu occupés et que cette porte que je regarde là était déjà là hier.

En déménageant, nous sommes passés d’un espace de travail de 80 m2 à un espace de travail de 22 m2. Auparavant, nous avions décidé d’un rassemblement de tables au centre de la pièce re-créant ainsi une sorte de regroupement social évitant de nous disperser dans ce lieu si grand, un peu comme si nous avions dû à la nuit tombante, monter nos tentes au creux de la vallée et il aurait été impensable que chacun dispose la sienne à plus de cinq cent mètres de distance des autres.

Dans ce nouvel espace de 22 m2, les uns et les autres avons opté pour caler notre table de travail chacun contre un mur différent, à ce jour, nous pouvons dire que chaque mur appartient à l’un d’entre-nous et curieusement nous avons presque autant de place qu’avant. Je me demande, si finalement, nous ne venons pas d’expérimenter sur nous-même ce que vit un morceau de musique une fois qu’il a été compressé comme celui qui passe actuellement et qui occupe toute la pièce, « Games » de ce jeune groupe d’Atlanta Algiers. Visiblement nous sommes restés nous-même, il ne nous manque ni bras, ni oeil, ni tête, nous arrivons à formuler correctement une pensée, à articuler nos phrases, cependant, il manque de l’amplitude à nos conversations, de la résonance, le bruit de nos dialogues sont secs à cause de l’étroitesse de cette nouvelle pièce, en fait il nous manque juste un petit égaliseur comme sur itunes sur lequel nous choisirions de régler l’amplitude de nos conversations sur le mode « Dance ».

J’observe ces rectangles blancs accrochés aux murs qui semblent être des radiateurs électriques. Le porte-manteau a disparu, conséquence, les poignées de portes sont détournées de leur fonction initiale, elles servent à porter des manteaux. Nous pouvons dire que nous avons à présent cinq porte-manteaux.

L’espace qui était depuis quelques années en face de moi, celui dans lequel j’avais pris l’habitude de perdre mon regard, que mes yeux empruntaient à la verticale telle une mouche, la pensée statique à envisager une idée, a changé. Je me retrouve avec un panorama blanc, nouveau, sur lequel j’ai tenté de rester agrippé mais mes yeux ne sont pas restés en place. Ce mur est encore un espace hostile, où, y promener mes pensées en toute quiétude est encore trop précoce. Il faut du temps avant que le mur d’en face devienne un jardin où je pourrai faire courir mes pensées.

Sur le précédent il n’y avait rien, rien d’autre qu’une fine pellicule de peinture Glycéro blanche laquée ; sur le nouveau mur se trouvent : une porte, des moulures au plafond, un détecteur de fumée, un double interrupteur et cela suffit à désorienter une pensée. J’ai l’impression que tout ce qui est meubles, objets, câbles électriques ont bien suivi le déménagement mais tout ce qui était en suspension est resté là-bas.C’est un peu comme si un lieu avait cette faculté de décider de ce qui pouvait rentrer chez lui et de ce qui ne le pouvait pas. Ce qui ne peut pas rentrer sont simplement nos familiarités, l’aisance ancienne du trajet de nos nouvelles paroles.

Investir un nouveau lieu c’est fatalement les premières semaines assister à de nombreux carambolages, assister à de nombreuses collisions, comme celles de deux regards qui souhaitent se poser au même endroit. Fatalement il y en aura un qui devra céder sa place et trouver un reposoir qu’il aura été seul à convoiter. J’ai trouvé le mien.

J’ai bien fait comprendre à chacun, que je ne souhaitais voir personne rêver précisément à cet endroit. Cet endroit : un espace du mur qui doit faire vingt centimètres sur trente, blanc, où viennent se projeter les lumières de la rue que strient les cavités rectilignes du volet. En fait, cela crée des points d’ombre animés.

La rue qui passe derrière nos fenêtres n’est plus traversée par des gens à pied mais par des gens, assis, rétro-éclairés par un tableau de bord ou un plafonnier. Ce matin en investissant mon nouveau trajet, j’avais l’impression d’être le nouvel habitant de ce morceau de ville, que tous ceux que je croisais se connaissaient, qu’ils ne se parlaient pas mais qu’ils se connaissaient. Ce midi nous sommes allés manger dans un nouvel espace restaurant un peu comme trois touristes perdus, un peu hagards, se demandant ce qu’ils foutaient là, tout en regardant entre deux bouchées les autres croquer dans d’autres frites et parler la bouche pleine de viande.

En fin de journée, cette nouvelle fenêtre située à ma droite me renvoie mon propre reflet. En ne bougeant pas je pourrais croire qu’un poster de moi a été accroché pour obstruer la vue. En l’observant attentivement, on y voit me traverser, des silhouettes d’hommes et de femmes emmitouflés dans des vêtements épais, on y voit me traverser des lumières rouges jaunes, des cyclomoteurs, le clignotement du tabac d’en face, des gouttes d’eau briller.

Je ne connais pas encore nos voisins. Je n’ai encore aucune habitude liée au moindre bruit qui se propage à travers les murs, sur d’autres parquets, je ne sais pas encore discerner celui qui indique quelqu’un qui rentre de quelqu’un qui sort. Le seul repère fiable est celui qui se passe dehors actuellement, une procession de voitures qui attendent les unes derrière les autres qui m’indique qu’il est sûrement à un quart d’heure près, dix huit heures.

Dans quelques instants je vais à nouveau aborder cette nouvelle direction, j’aurai à nouveau l’impression d’être le nouvel habitant de ce morceau de ville qui sera observé, dont il faudra se méfier, j’aurai l’impression que tous ceux que je croise se connaissent, qu’ils ne se parlent pas, mais qu’ils se connaissent.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographie : Alessandra Hogan (Providence, RI, USA) – Untitled from A Glimpse series    Drawings: Charcoal

Musique / Games / Alb. Algiers 2015 / Algiers

« Nous sommes passés subitement du premier étage au rez de chaussé. Les cloisons se sont rapprochées. Je n’ose pas ouvrir cette porte dans le bureau voisin, je ne me rappelle pas bien si elle était là hier soir, il n’y a en même temps aucune raison pour qu’elle soit subitement apparue pendant la nuit… »

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.