Bouquiner

Sheila Lévine est morte et vit à New York

Sheila Lévine est morte et vit à New York. J’ai envie de vous parler de ce livre culte des seventies écrit par Gail Parent publié en 1972 et qui vient d’être réédité par les Editions Rivages. J’aurais dû vous parler initialement d’un autre livre que je m’apprêtais à terminer, mais alors que je partais pour Rome avec une valise normale de 14 kgs, Ryanair m’informait que l’excédent bagage au delà de 15 kgs coûterait 24 euros supplémentaires. Je n’ai donc pas pu emmener ce livre avec moi.

Vous vous dites sûrement que, sans excéder 15 kgs je pouvais aisément emporter un livre ? Non. Que cela puisse vous paraitre insensé, ce livre pèse 1 kg. 900 pages, une double couverture épaisse faite dans une matière qui semble être étanche pour être plongée dans les profondeurs les plus extrêmes.  » Et quelquefois j’ai comme une grande idée » de Ken Kesey, m’aurait permis de vous parler des Stamper, cette famille de bucherons perdue à Wakonda une petite ville forestière isolée sur le versant ouest de la chaine côtière de l’Oregon.

Durant ces 900 pages qui semblent être à la fois 900 ans, 900 kilomètres, 900 jours de pluie en continu, il ne se passe rien, sinon, vous donner l’impression que vous vous êtes vraiment barré de chez vous pour passer un temps encore indéfinissable quelque part, très loin…

C’est amplement suffisant qu’un livre puisse réussir à ce point à nous transporter au milieu des « cascades hystériques, au milieu des affluents qui se mêlent aux eaux, auprès des premiers ruisselets qui caracolent comme d’épais courants d’air parmi la petite oseille, le trèfle, les fougères et les orties, les ronces élégantes, les myrtilles, les mélèzes, les pins à sucre, les acacias et les épicéas qui émergent, vous transporter auprès d’une rivière métallique comme un arc en ciel d’aluminium, vous laisser agoniser de plaisir un long copeau d’alliage lunaire devant les yeux.

J’ai laissé ce livre chez moi avant de partir pour Rome en prenant soin de poser un verre d’eau à proximité afin d’humidifier cette forêt pendant mon absence.

Sinon, inutile de vous parler de Rome, tout est dit dans Week end à Rome d’Etienne Daho. Tout est dit à part la façon dont Jules Caesar s’est fait assassiner, à part l’endroit où a été retrouvé baignant dans son sang Caligula, les espaces publics où avaient lieu les tortures sous différents pontificats, l’histoire des vestales coupables de relation sacrilège, fouettées nues puis enterrées vivantes, et les jeunes enfants impurs jetés dans le Tibre.

Sinon, pour le reste c’est bon. « Paris était sous la pluie ». Pareil pour  » J’ai failli perdre mon sang froid » lorsque l’on m’a apporté ma pizza alors que les pâtes de mon amie sont arrivées vingt minutes après, j’ai failli perdre mon sang froid mais me suis ravisé ne sachant pas perdre mon sang froid en italien.

Pour revenir à ce livre dont je souhaite vous parler, « Sheila Lévine est morte et vit à New York », chaque page n’est pas parvenue à me faire oublier cet aphte blotti à la pliure du frein labial et de ma lèvre inférieure.

Je dirais même que ce monologue débridé tenu par le personnage principal attisait les mouvements répétés de ma bouche, qui eux-même sollicitaient des douleurs désagréables, mais peu importe; Sheila Lévine était morte, vivait à New York, moi j’étais vivant, je vivais à Bordeaux, j’étais à Rome et malgré tout ce bordel nous étions parvenus à nous rencontrer.

Pour terminer l’épisode de l’aphte; si l’un d’entre-vous en voyage à Rome récupérait cette connerie enflammée dans sa bouche, je lui conseillerais de manger des gnocchi ! Le gnocchi est petit et peu se manger en grande quantité en ouvrant très peu la bouche.

Bon, vous le savez déjà, Sheila Lévine est morte et vit à New York, ou à moins que New York ne soit morte et que Sheila Lévine ne vive ! Sheila Lévine a une vingtaine d’années, elle a quelques kilos en trop, une mère juive en trop, vit dans l’East Village en coloc’ avec deux amis. La première, est une conne au corps parfait qui se sépare chaque mois d’un type pour des prétextes foireux. Soit celui-ci a voté Nixon au lieu de Kennedy, soit il n’aime pas le troisième album des Beatles, soit il n’a pas encore lu « ‘Attrape coeur » de Salinger, pire, il l’a détesté.

Son second coloc’ est un garçon mignon mais homosexuel, vautré toute la journée dans son canapé et qui a l’air de ne s’être encore jamais posé la moindre question sur ce qu’il souhaite vraiment faire dans la vie. « Sheila Lévine est morte et vit à New York » est précisément cette lettre intime décadente et terriblement drôle de 288 pages que nous tenons entre nos mains. Les préparatifs de son suicide que Sheila écrit au jour le jour et qu’elle souhaite laisser à ses parents, afin de leur expliquer que son rêve de pouvoir un jour se marier, parait être un concept très inapproprié à ce que sa vie de New-Yorkaise lui propose d’expérimenter depuis une vingtaine d’années.

Le livre commence page 7 par : « Il y a quelques années, à l’est de Manhattan, pas loin de chez Bloomingdale’s, un type s’est installé pour vendre des shakes de régime, de délicieux milk-shakes au chocolat avec seulement soixante-dix-sept calories. Je peux vous assurer qu’à l’heure du déjeuner, les jeunes filles grassouillettes venaient de toute part s’agglutiner devant le marchand, quitte à faire la queue. Soixante-dix-sept calories seulement et un vrai régal. Je faisais partie des habituées qui en prenaient chaque jour deux pour le déjeuner.

La plupart des filles interrogeaient le type sur la composition de sa boisson. Il se contentait de sourire et répondait « Un ingrédient secret ». Les filles ont commencé à se demander si ces shakes ne contenaient vraiment que soixante-dix-sept calories. Elles ont formé un comité pour se rendre à l’hôtel de ville. Le service d’hygiène ou en tout cas les gens qui s’occupent de ce genre de choses a enquêté. Il y avait plus de deux cent quatre vingt calories dans ces boissons de régime !

La réaction a été unanime. C’est décidé, je me suicide. Vous imaginez un monde où l’on vous ment sur les calories ?

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Fred W. McDarrah photos from The New Bohemia, by John Gruen, published in 1965

« Elle vit dans l’East Village en coloc’ avec deux amis. La première, est une conne au corps parfait qui se sépare chaque mois d’un type pour des prétextes foireux. Soit celui-ci a voté Nixon au lieu de Kennedy, soit il n’aime pas le troisième album des Beatles, soit il n’a pas encore lu « ‘Attrape coeur » de Salinger, pire, il l’a détesté. »

sheila levine

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.