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Sorte de sosie très ressemblant mais pendant une seconde seulement

NOUVELLE SONORE 31 

L’un des derniers moments qui relève d’une certaine forme de normalité dont je me souvienne et sur lequel je me suis involontairement télescopé, s’est déroulé au Petit Nem un petit restaurant vietnamien ce vendredi midi.

J’attendais que la petite dame pose sur la table en face de moi cette délicieuse soupe pour laquelle je pousse quotidiennement un peu plus loin mon chemin. Derrière moi, un type dans un sweet-shirt noir AC/DC livrait son point de vue politique sur l’élection présidentielle de 2017 à un type en face de lui qui ne portait pas de sweet-shirt noir AC/DC.

Plus loin, un groupe de cinq personnes toutes nées approximativement vers 1960, parlait d’un musicien absent, talentueux mais colérique. Cet espace semblait être une sorte de cantine chinoise  uniquement pour musiciens. il ne me restait plus que quelques heures à abattre, le corps posé par l’intermédiaire de mon bras droit à proximité de ma soupe aux raviolis, à attendre le début du week-end.

D’ordinaire, mon quotidien tel un accord en LA Mineur, est découpé façon : couplet, refrain, distillant cet accord et me permettant d’apprécier différentes curiosités culturelles. Elles meublent alors mes journées peuplées de fausses personnalités en vrai genre, de marquis, de dandys nobles mais pauvres, de Script Doctors inventifs, de song writers qui s’échappent de l’ennui et de la solitude en créant des expériences auditives en pleine contre culture, de portraits actuels digitalisés auxquels je ne peux que très difficilement échapper, d’égéries qui me feraient presque oublier leurs maîtres, de nouvellistes anglaises que j’avais sous-estimées et de séries qui s’éclairent comme s’éclairent des appartements voisins à la nuit tombée.

Je me suis donc délibérément désaccordé d’une simple réalité. Chaque jour, il me semblait apercevoir des gens qui d’ordinaire, circulent dans mes livres, par ondes radioélectriques à la surface de ma télévision, ou sur des couvertures glacées de magazines que je n’achète jamais, où tramés quotidiennement en une teinte pâle. C’est ainsi qu’il m’a semblé apercevoir tant de visages familiers ici ou là. Ça nous est tous arrivé de tourner la tête rapidement et de penser avoir croisé par exemple, Mick Jagger. Dans un premier temps on se dit : putain Mick Jagger, puis dans un second temps on se dit : putain on aurait dit Mick Jagger. Qu’est-ce-que Mick Jagger foutrait à Bordeaux sans aucune escorte et sans aucune nana magnifique enroulée dans une manteau de fourrure de chinchilla pour l’accompagner. Puis, dans un troisième temps,  on oublie rapidement qu’on n’a pas croisé Mick Jagger.

Voilà précisément ce qui s’est passé pour moi, sauf, ! Sauf que je ne me suis pas arrêté à la première des substitutions, je les ai collectionnées durant toute la semaine. Une sorte de symptôme qui transforme en une seule fraction de seconde n’importe quel anonyme en une personne connue. Après le passage de cette même seconde, la confusion est passée, sorte de sosie très ressemblant mais pendant une seconde seulement.  C’est un peu comme lorsque l’on fait une très mauvaise imitation de quelqu’un  en ne disant que 3 mots.

C’est comme ça que j’ai croisé : Saul Berenson d’Homeland au volant d’une camionnette jaune, puis Armande Altaï période «Nocturne flamboyant, à vélo, puis Bob Geldof qui longeait un mur, puis Snoop Doggy Dogg avec un sac à dos Eastpak gris, décousu, qui commandait un kebab, puis Arnold & Willie qui traversaient une petite rue, puis Barack Obama qui réparait un store automatique, puis un Ninja, puis une ressemblance homogène d’un Michel Rocard dans un Charles Aznavour, puis le petit chaperon rouge de dos tenant du bout des doigts un sac léger rose, puis Michel Houellebecq qui regardait des pigeons, puis, une mauvaise idée blonde décolorée façon Jean Paul Goude période Lee Cooper, puis deux drôles de Dames sur quatre, disons…, Sabrina Duncan et Jill Munroe attablées chacune avec leur sandwich club et une petite bouteille d’eau, puis Michel Denisot qui faisait des photocopies, puis tout le commando de la tuerie du Bataclan et des terrasses parisiennes, certains assis sur des marches leur téléphone entre les mains, d’autres épluchant des clémentines, puis Richard Anconina qui me tenait la porte en sortant de La Closerie des Lilas avant que je n’y entre moi-même.

Aucune de ses associations foireuses ne m’ont attardé plus d’une seconde, sauf la dernière, qui à bien y regarder, était de toute évidence vraie. Lundi j’ai repris le boulot et tout cela s’est calmé gentiment. Vers quatorze heure, alors que je mangeais à l’intérieur d’un petit restaurant, dehors, plusieurs personnes levaient les yeux vers le ciel. Je me suis demandé ce qu’il se passait de si étonnant, si le temps de me lever de ma chaise, de passer le cou au dehors, me laisserait me rendre compte par moi même de ce phénomène céleste qui contribuait à cette agitation. J’ai pensé à des milliers de jihadistes parachutés une kalachnikov dans les mains, j’ai pensé à une météorite catastrophique, j’ai pensé à une invasion d’ovnis, au soleil qui se couchait bien plus vite que d’ordinaire, à enfin l’apparition de dieu, à un vol d’anges, à des gouttes de pluies multicolorées…, c’était juste beaucoup plus simple que cela.

Une centaine d’oiseaux migrateurs tapissait une partie du ciel en formant une onde bruyante évoluant avec grâce. Autour d’eux, le hasard voulait que deux avions de ligne à cet instant précis les escortaient. Ce matin, c’est sans doute ce pur instant de poésie venue des cieux qui m’a donné envie d’écouter un pur instant de mélodie venu du sol.

Je me suis donc rendu chez un petit disquaire pour dénicher quelque chose de beau au hasard. J’ai demandé à écouter le Sex And Drugs And Rock’n Roll de Ian Dury et, tout en l’écoutant, je parcourais des yeux la sélection des titres au dos d’une compilation originale de The Crystals, puis, je suis finalement reparti avec The Only Thing Worth Fighting For, la bande Originale de la série True Detective.

En poussant la porte vers l’extérieur,  j’ai laissé le Sex And Drugs And Rock’n Roll jouer seul, j’ai dit au type derrière son comptoir : – « C’est souvent comme ça, on vient chercher un truc précis et on repart avec autre chose.» Visiblement le mec qui ne ressemblait à personne de précis, ne m’écoutait plus.

Stephan Pluchet / SHORTNOTES 2015 / https://www.pinterest.com/THESHORTNOTES/

Photographie / peut-être Mick Jagger par John Hoppy Hopkins

Musique / Lately / Lera Lynn / alb. The Only Thing Worth Fighting For (Bande Originale du film True Detective)

J’ai pensé à des milliers de jihadistes parachutés une kalachnikov dans les mains, j’ai pensé à une météorite catastrophique, j’ai pensé à une invasion d’ovnis, au soleil qui se couchait bien plus vite que d’ordinaire, à enfin l’apparition de dieu, à un vol d’anges, à des gouttes de pluies multicolorées…,c’était juste beaucoup plus simple que cela.

stephan Pluchet

stephan Pluchet

Stephan Pluchet est né en 1970. Il écrit pour la publicité et la communication depuis 1988. En 2005 il démarre l'écriture de son premier roman "Désordre" qui sera publié une première fois en 2010; accompagné d'un cd et sera réédité en 2015. En 2011 il écrit un recueil de nouvelles sur le quotidien "Shortnotes", publie en 2012 un opuscule alternatif sur l'usage des mots "Variations non définitives" et contribue à la rédaction de chroniques mensuelles sur l'art contemporain et le rock.